Pierre Soulages au Centre Pompidou : « Pourquoi le noir ? Parce que. »
Le centre Pompidou organise jusque début mars 2010 une importante rétrospective consacrée à l’œuvre picturale de Pierre Soulages, « le peinte du noir et de la lumière ». Une belle occasion de redécouvrir une œuvre majeure et de comprendre le cheminement artistique de cette figure phare de l’abstraction dont le travail est salué à travers le monde depuis soixante ans.
Par Anne-Laure Bovéron
Pierre Soulages… La seule évocation de ce nom fait naître à l’esprit des visions de tableaux noirs, dont les matières accumulées, travaillées à la brosse ou griffées subliment la lumière. Le travail de Soulages, aujourd’hui incontournable, récompensé dès 1957 à la Biennale de Tokyo et exposé à l’international, fait office de référence dans le mouvement abstrait. Dès 1946, le peintre s’impose par son art nouveau, par ses « signes sans significations » et ses œuvres aux appellations déclinées sur la base de trois informations primaires : techniques, dimensions, date. Avec la présentation de plus d’une centaine de toiles (dont des inédits de 1946 ou des années 2000) et un parcours pédagogique, Alfred Pacquement et Pierre Encrevé, les commissaires de l’exposition, sont parvenus à baliser le développement d’une pensée artistique et créatrice singulière, déliée des héritages picturaux que Soulages a étudiés, dans les années 1940, à l’Ecole des Beaux-Arts de Montpellier.
Dans les traces du peintre
En dix salles d’exposition bien garnies se révèle à la fois la base de travail initiale de Pierre Soulages, ses recherches artistiques et son apogée. A bientôt 90 ans, le peintre né à Rodez et aujourd’hui installé avec sa femme à Sète, s’érige comme le maître du noir, comme l’enchanteur de la lumière. De ses lignes droites ou bouclées tracées au brou de noix, à l’encre, au goudron ou à la gouache sur du papier blanc, ocre ou sur des verres cassées à la fin des années 1940, à ses imposants polyptyques monopigmentaires des années 2000 en passant par l’intégration de couleurs des années 1950 et par son basculement dans une « peinture autre » de 1979, Soulages a su inventer un art abstrait novateur et puissant. Chez lui, la gestuelle qui donne naissance à une œuvre n’a pas d’importance (contrairement à Pollock, par exemple). Il déclare en 1970 « ce qui m’importe au premier chef, c’est la réalité de la toile peinte : la couleur, la forme, la matière, d’où naissent la lumière et l’espace, et le rêve qu’elle porte. »
L’émotion du clair-obscur
Dans la dernière salle d’exposition sont suspendus entre sol et plafond les massifs polyptyques de l’artiste. Ces toiles superposées reconfigurent non seulement l’espace mais aussi la perception de celui-ci en titillant les sensations. Les œuvres ainsi présentées dessinent un labyrinthe esthétique et sensoriel où la lumière est à la fois le Graal et le fil d’Ariane qui se faufilent entre les ombres, les humeurs changeantes du noir et des reflets, entre les stries profondes ou savamment rectilignes, entre les déchirures parallèles et les amoncellements de dense pâte acrylique dont Soulages se sert quasiment exclusivement depuis les années 2000. Le Centre Pompidou offre avec ses vastes locaux aux milles aménagements possibles, un cadre grandiose au travail de Pierre Soulages.
Face aux tableaux une indéfinissable émotion saisit le spectateur. Il ne s’agit pas d’un étalage aléatoire de noir, mais d’une mise en perspective de l’espace, d’une révélation de la lumière par le noir. Comme devant un IKB (International Klein Blue) les sens se mettent en éveil, réagissent et l’esprit s’ouvre à la rêverie, à la réflexion. Quelque chose, dans la peinture de Soulages, happe irrémédiablement le spectateur. L’artiste confie d’ailleurs se préoccuper du spectateur en créant : « la réalité d’une œuvre, c’est le triple rapport qui s’établit entre la chose qu’elle est, le peintre qu’il l’a produite et celui qui la regarde ». Il peint pour que « celui qui regarde, pour qu’il se retrouve avec lui-même » en la contemplant.
« J’aime l’autorité du noir. »
En 1979, après s’être essayé à l’intégration de la couleur (bleu outremer, rouge, terre de sienne…) l’œuvre de Pierre Soulages bascule dans le noir absolu. Soulages découvre une nouvelle peinture qu’il baptise « outrenoir ». « Outrenoir pour dire : au-delà du noir une lumière reflétée, transmutée par le noir. Outrenoir : noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir : un autre champ mental que celui du simple noir. » Ce virage pictural est d’ailleurs signalé au cours de la rétrospective par la salle 5, fermée par des faux-plafonds, dont les murs sont peints en noir et où un violent éclairage vient caresser trois toiles suspendues. Le reflet, pièce importante dans la conception artistique de Soulages, en est souligné. Comme un sas, elle permet à la fois d’avoir un œil neuf, un esprit averti et d’effectuer un saut de vingt ans dans le travail de l’artiste.
A la question « Pourquoi le noir ? », Soulages rétorque presque ironiquement un « Parce que » sans appel. Cette réponse donnée en 1986 inclut « les raisons ignorées, tapies au plus au obscur de nous-même ». Mais pour décrire ses choix plastiques et esthétiques, l’artiste a bien sûr bien d’autres explications. Il en aime les caractéristiques changeantes selon les lieux d’accrochage ou le point de vue, sa capacité à modifier la lumière, l’espace et la perception, et même « les données essentielles de la peinture classique ». Le noir de Soulages est enfin d’une surprenante diversité que l’artiste n’a semble-t-il pas fini d’explorer et d’honorer, et dont la capacité à rendre le temps présent au regard ne cesse de séduire. Irréversiblement, Soulages « aime l’autorité du noir. »
En soixante années d’humble création picturale, Pierre Soulages a offert aux vibrations de la lumière un support et a ainsi rendu pérenne les émotions qu’elles déclenchent. Il a également redonné à cette non-couleur qu’est le noir, ses lettres de noblesse. Une œuvre et une exposition à ne pas rater !

A découvrir aussi : dans l’Aveyron les vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques réalisés par Pierre Soulages suite à une commande publique de 1987. Ils ont été inaugurés en 1994. Plus d’infos sur : http://www.tourisme-conques.fr/fr/histoire-patrimoine/eglise-abbatiale/vitraux-soulages.php)

Exposition Soulages
Commissaires : Alfred Pacquement et Pierre Encrevé
Au Centre Pompidou, Paris
14 octobre 2009 - 19 juillet 2010 (prolongations)
Galerie 1, niveau 6
Infos sur www.centrepompidou.fr
Catalogue d’exposition « Pierre Soulages »
Sous la direction d’Alfred Pacquement et Pierre Encrevé
Editions du Centre Pompidou
352p., 245 illu. couleurs, 49,90€
Album « Pierre Soulages »
Parcours de l’exposition en images
Textes de Pierre Soulages
Editions du Centre Pompidou
60p., 46 illu. couleurs, 8,50€
Edition bilingue français/anglais
DVD « Soulages, le noir et la lumière »
Film de Jean-Noäl Cristiani
Editions du Centre Pompidou / France5 / p.o.m.films
52 min, 22€

1. Pierre Soulages, Brou de noix, 65 x 50 cm, 1948. Collection Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Diffusion RMN © Adagp, Paris 2009
2. Pierre Soulages, Peinture 222 x 314 cm, 24 février 2008. Diptyque (2 éléments de 222 x 157 cm, superposés).Acrylique/toile. Collection particulière, Archives Pierre Soulages, Paris (photo Georges Poncet) © Adagp, Paris 2009