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Voir: Peinture, dessin & sculpture - Arts & Expos
« Ten Breaths », lieu d’expérimentations et de retour aux origines
Eric Fischl, "Samaritan", Photo © Isabelle Bonzom / ADAGP
Auteur de la conversation avec Eric Fischl « Le souffle et le toucher », publiée par CultureCie, Isabelle Bonzom, historienne de l’art et peintre, nous fait part de ses réflexions de retour de l’exposition « Ten Breaths », à la galerie Daniel Templon. Retour sur les œuvres et la scénographie, les ombres et ses lumières.

Lorsque le visiteur entre dans la galerie Daniel Templon pour découvrir l’exposition « Ten Breaths » d’Eric Fischl, il pénètre l’ombre. 

Métamorphoser l’espace

L’artiste a plongé l’espace de la galerie dans la pénombre, mais il ne s’agit pas de la totale obscurité d’un noir dictatorial et pesant. Aucune sensation d’oppression ne prend le visiteur à la gorge, aucune impression menaçante. Au contraire, une sensation d’apaisement émane même de cet espace métamorphosé en cavité mystérieuse. Eric Fischl a totalement transformé l’espace de la galerie en une installation tout en nuances.

Une large gamme de couleurs chaudes de tons de terre se dégage de « Ten Breaths », des noirs chaleureux aux blancs les plus lumineux. Une déclinaison de tons proches teint l’espace : gris colorés, presque perlés, terres d’ombre verdâtres, bruns profonds, terres brûlées, cramées, calcinées, ocres rouges charnels, ocres dorés et rouillés.
Et pourtant, il n’y a que le parquet en bois, les poutres et les murs blancs, le verre et l’acier de la verrière occultée. Les sculptures sont posées à même le sol. Elles sont en bronze ou en résine, couvertes d’une patine nuancée d’ocres rouge et jaune. La présentation est d’une grande sobriété. Pas de surcharge, ni d’aspect clinquant. C’est brut et direct.

Fischl a réussi à composer les vides et les pleins de ses sculptures dans l’espace de la galerie de telle sorte que le visiteur puisse déambuler aisément à travers les oeuvres.

Sas émotionnels

Eric Fischl, « Damage » © Axelle Emden L’installation occupe deux pièces de la galerie. Trois groupes de sculptures sont réunis dans la grande salle : « Damage », « Samaritan » et « Congress of Wits », alors que «  Tumbling woman » est placée dans la petite salle. Partout, Fischl a ménagé de vastes espaces vides. Ce sont des respirations visuelles, des sas émotionnels. Grâce à ces moments calmes, grâce à ces aérations, la forte tension des œuvres prend toute son importance.
Car ces corps modelés évoquent un effroyable drame dont la tourmente est magistralement orchestrée. Une progression dans l’action se déroule d’un groupe de sculptures à l’autre, de gauche à droite de la grande salle.

Le spectateur surplombe, tout d’abord, le groupe « Damage » dont la scène semble se situer à la suite d’un carnage et présente des personnages affairés autour d’un corps de femme affreusement mutilée. Les silhouettes sont fixées à des socles plats superposés et de guingois. Puis, le duo de « Samaritan » montre un homme à la silhouette virile et élégante qui, tout en douceur, soulève le corps d’un homme avachi. La scène se déroule toujours sur des plaques en équilibre précaire. La violence, la souffrance et la mort ont terriblement frappé. Ces scènes graves de sauvetage sont pleines de tension, d’humanité et d’empathie, toutefois sans excès expressionniste. Les corps sont dignes et toniques. La concentration dramatique est telle qu’elle impose le recueillement.
Eric Fischl, « Congress of Wits », photo © Axelle Emden Enfin, « Congress of Wits » est un ensemble de danseurs tous saisis en plein mouvement. Sur des socles bancals, « Congress of Wits » est composé d’un groupe de danseuses. Représentées en taille réelle et bustes nus, elles portent un long jupon de voile transparent rouge cramoisi. Leurs corps parfois androgynes prêtent à confusion. Hommes ? Femmes ? Monstres? Êtres consumés, mais vivants.
Séparé de ses partenaires, tel un électron libre, un danseur complète « Congress of Wits ». Son corps se Eric Fischl, « Congress of Wits », photo © Axelle Emden dresse, arqué sur sa seule jambe gauche. Toutes ces silhouettes sont musclées et longilignes. On pense à Degas, mais surtout au Greco. Totalement nu, le danseur semble écorché tant la texture et les couleurs du matériau évoquent les muscles, la chaleur, la sueur, la combustion et la chair à vif.

Ondulation d’un lavis monumental

Éclairés par des spots souvent posés au ras du sol, ces sculptures se multiplient grâce à leurs ombres projetées sur toutes les parois de la salle : murs, plafond et sol compris. L’ombre relie les éléments entre eux et crée des rapports et des rapprochements entre les groupes. Les silhouettes des visiteurs et leurs ombres se mêlent à celles des sculptures. Alors, le spectateur qui déambule a la sensation d’un mouvement ondulatoire.

L’ombre est plus concentrée autour de « Damage » et très dense pour «Samaritan », alors que les ombres de « Congress of Wits » sont plus légères et multiples. Les corps se dilatent et se diluent dans l’espace. Tel un lavis monumental, ces ombres sont comme des dessins souples à l’encre plus ou moins diluée sur les parois. L’ombre déforme une pose et accentue un mouvement. Elle souligne un geste et ponctue une silhouette. L’ombre désinforme et dissout les corps.  Elle révèle aussi des passages et des instants, elle réinterprète. Ainsi, l’électron libre de « Congress of Wits » dansera-t-il finalement avec ses partenaires jusqu’à les toucher par son ombre. Il entraînera de même le samaritain dans son élan. Fischl nous bascule ainsi dans une étonnante danse macabre, fluide et rythmée.

Eric Fischl, « Tumbling woman » © Isabelle Bonzom / ADAGPEric Fischl, « Tumbling woman » © Axelle EmdenLégèrement isolée, « Tumbling woman » est placée au centre de la seconde pièce. De la première salle, on la voit déjà, recroquevillée, comme tombée au sol. Sans socle, elle s’appuie énergiquement sur ses épaules et sa nuque, le corps vrillé, les jambes basculées vers la gauche, dans un équilibre impressionnant. Elle lutte avec énergie. Comme sur une scène de théâtre ou un chantier la nuit, l’éclairage zénithal et ponctuel tombe sur la sculpture et provoque des ombres strictement plaquées au sol. Deux ombres se chevauchent et dessinent une silhouette distincte qui figure un corps en mouvement. L’ombre nous donne l’impression que cette femme se relève, marche et s’esquive sur la pointe des pieds.

Expérimenter le pouvoir de l’ombre

Les réflexions et les écrits des historiens de l’art ou philosophes que sont Michael Baxandall, Victor I. Stoichita et Baldine Saint Girons* nous rappellent la force plastique de l’ombre et de la pénombre. Ils nous éclairent littéralement sur leurs enjeux esthétiques. L’ombre traverse les cultures et les siècles, du mythe de la caverne et des origines de la peinture, jusqu’à Bacon, Boltanski ou Kentridge, en passant par Rembrandt, Goya, Spilliaert et Calder. « La lumière ronge tout », disait James Ensor, les ombres engloutissent et plongent le spectateur dans l’inconnu.

Eric Fischl, « Congress of Wits » © Isabelle Bonzom / ADAGPL’ombre chez Eric Fischl joue un rôle primordial. Dans sa peinture, elle coupe net et noie les scènes. Elle traverse l’écran de la toile et scande la surface, la griffe et la scarifie. L’ombre est dure et noire. Dans « Ten Breaths », l’ombre habite l’espace. Elle amplifie la scène. L’ombre nous entoure, nous embrasse. Elle danse. C’est en cela que l’ensemble de ces sculptures devient une véritable installation. Dans l’espace de la galerie devenu presque souterrain, le visiteur vit une expérience qui le bouleverse et lui permet de percevoir les possibles et de dépasser l’horreur.

* Michael Baxandall, "Ombres et Lumières", 1999, Éditions Gallimard
Victor I. Stoichita, "Brève histoire de l'ombre", 2000, Éditions Droz
Baldine Saint Girons "Les Marges de la nuit. Pour une autre histoire de la peinture", 2006. Éditions de L'Amateur

A noter…

Eric Fischl, « Tumbling woman », détail © Axelle EmdenEric Fischl, « Ten Breaths »
Du 29 avril au 13 juin 2009
Vernissage : mercredi 29 avril de 12h à 20h
Galerie Daniel Templon
30 rue Beaubourg, 75003 Paris (au fond de la cour)
Horaires : mardi au samedi de 10h à 19h
Site web : www.danieltemplon.com
Site officiel d'Eric Fischl : www.ericfischl.com

Publications...

"Eric Fischl", collectif publié chez Kerber Libri, décembre 2007
"Eric Fischl 1970-2000", par A.C. Danto, R. Enright, Martin S, paru chez Monacelli Press en janvier 2001
Les livres consacrés à Eric Fischl sur Fnac.com

Légendes & crédits photos...

1. Eric Fischl, « Samaritan » © Isabelle Bonzom / ADAGP
2. Eric Fischl, « Damage » © Axelle Emden
3 & 4. Eric Fischl, « Congress of Wits » © Axelle Emden
5. Eric Fischl, « Tumbling woman » © Axelle Emden
6. Eric Fischl, « Tumbling woman » © Isabelle Bonzom / ADAGP
7. Eric Fischl, « Congress of Wits » © Isabelle Bonzom / ADAGP
8. Eric Fischl, « Tumbling woman », détail © Axelle Emden

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Le 01-06-09 - 18:00

Auteur : Isabelle Bonzom pour CultureCie.com

Voir: Expositions mixtes & installations artistiques
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