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Critique ?
© Fabrice Malzieu, Courtesy Fabrice Malzieu
Qui suis-je pour donner mon avis? Personne. « La critique est aisée, et le critique dans l'aisance » selon le célèbre mot de Jules Renard. Il faut s'en souvenir. Il faut l'avoir à l'esprit.

Vous dire…

« Tout commence par le ‘il était une fois’. » Jean Cocteau

Comme CultureCie n’a pas pour ambition d’être un annuaire de l’information culturelle, il faut bien assumer alors, de « critiquer ». C’est un mot péjoratif « critiquer », dans la langue française. Il faut avouer qu’à en entendre certains, « critiques », parler du haut d’une posture sainte et s’emballer sur de grands chevaux, on peut comprendre que le mot n’ait pas d’accent sympathique. Et d’ailleurs l’ambition n’est pas d’être « sympathique ». Alors elle est où ? Dans la rhétorique ? Non, il ne s’agit pas pour nous de tenter de briller dans les mots. Il s’agit seulement de se déplacer, de faire le tri un peu, de vous dire « tout le monde en parle mais ne vous faites pas avoir », « tout le monde en parle et c’est mérité », « personne n’en parle mais c’est dommage ». Alors, le critique serait un donneur de leçon hein, « c’est dommage », « c’est mérité », ces expressions-là ont bien quelque chose à voir avec le jugement. Pourtant, le but premier n'est pas de « critiquer » selon l’acception péjorative du terme, ni de critiquer tout court d’ailleurs, on ne s’est pas réveillé un matin en se disant « tiens, allons juger un peu la créativité des autres, nous savons penser, nous savons écrire », non, évidemment non. On a plutôt cédé à une impulsion simple : l’envie ou le besoin de partager. Dire. Non pas à partir d'un jugement, mais à partir d'un moment. Passé dans une salle de concert, devant un piano, dans la corbeille ou l'orchestre d'un théâtre, avec un auteur inconnu, trop connu, mal connu... Mais revenir sur ces instants à partager, évidemment, n'a de saveur qu'avec un sens critique qu'il serait de toute façon impossible d'effacer.

… d’où l’on parle…

« L'inexactitude n'existe pas en photographie. Toutes les photos sont exactes. Aucune d'elles n'est la vérité. » Avedon.

© Fabrice Malzieu, Courtesy Fabrice MalzieuAlors oui le jugement il faut l’assumer. Sans pour autant revendiquer une posture de critique qui aurait le dernier mot ou qui serait doté d’une quelconque supériorité, loin de là. On peut promettre l’absence de pré-jugés, mais le jugement vient, après. Dithyrambique, agréable, assassin, ça dépend. Le plus souvent les moments passés au théâtre et les nuits blanches passées à lire sont des délices impossibles à garder pour soi. Mais quand il nous arrive d'avoir l'impression de perdre du temps aux côtés d'artistes ou d'auteurs que, peut-être, nous n'avons pas su recevoir ou comprendre... faudrait-il se taire ? Non. L'envie de faire partager le bon dérive d'un présupposé évident: aimer, ça donne envie d’en parler, et d'autres peuvent apprécier ce que nous avons aimé. Le pendant de ce présupposé, c'est évidemment que d'autres peuvent avoir l'impression de perdre leur temps là où nous avons perdu le nôtre. Alors on vous parlera aussi de ce qui nous a déçus, ou ennuyés. Ne pas le faire ce serait malhonnête, ne faire que ça, ce serait idiot. Le sens critique est souvent réduit à cette négativité, comme si le critique était par avance acquis au jugement négatif. Comme c’est dommage. C’est faux. Tout aussi faux que de faire croire à des lecteurs que le journaliste est doué d’une objectivité quelconque.

Car une lecture n'est jamais impartiale, pas plus que l'écriture d'un roman ne peut être neutre. Un journaliste n'est pas sans avis, un philosophe est souvent trop humain alors j’avoue, je me refuse à revendiquer une objectivité dont le sens n'a jamais pu trouver en moi un écho - et je serais d'ailleurs attristée qu'un lecteur trouve un article « transparent ». On peut prétendre à l’honnêteté et aux arguments, tenter de trouver un équilibre entre le témoignage et la pensée, mais si le but est de faire partager une émotion, de vous y conduire, au théâtre ou au cinéma, de vous le faire lire, le livre, alors que l’impression soit bonne ou mauvaise, il est bien évident que cette émotion - sur laquelle est fondée l’impulsion de l’écriture - ne sera que la vérité d'un ressenti, rien de plus. Alors même si on peut envelopper le tout d’un peu de savoir et d’information, même si l’on tient à ce que les chroniqueurs sachent de quoi ils parlent – et ils savent !- même si évidemment on enveloppe le tout de « culture », de celle qu’on a, et on en a, mais la culture c’est pas grand-chose, il suffit de la vouloir pour l’acquérir, de passer du temps à apprendre, pas question de se prendre au sérieux parce qu’on en a un peu, de culture. Il faudrait prétendre échapper à l’émotion parce qu’on a de la culture ? Il faudrait s’enfermer dans l’étroit étau du jugement objectif parce qu’on s’adresse à tous ? Foutaises, folie pure ou utopie totalitaire ! L’humilité est ailleurs. Peut-être que la critique ne sonne plus comme un diktat dès lors que ceux qui l’écrivent assument de faire partie du public, et de ne pas échapper comme par un hasardeux miracle aux émotions.

… quand on parle de culture

« Sans la musique, la vie serait une erreur. » Friedrich Nietzsche

© Fabrice Malzieu, Courtesy Fabrice MalzieuLa culture, ce n’est pas la science. Encore moins la science infuse. Et avant d’être un mot fourre-tout qui laisserait croire que la culture se réduit au savoir, c’est quoi, la culture, à l’état brut ? Les sens peut-être. Sens-ibilité, sens-chemin, sens-fin… sixième sens que celui de l’artiste. Et le sens d’une pièce, d’un livre, d’une toile, c’est toujours et avant tout d’être vu, lu. Compris ? « Ceux qui veulent comprendre le théâtre sont ceux qui ne comprennent pas le théâtre » disait Giraudoux. On est assez d’accord. Alors même si l’on pense, parce qu’on ne peut pas s’en empêcher, même si l’on cherche à comprendre, parce qu’on ne peut pas s’en empêcher, et bien on avoue qu’on ne peut pas s’empêcher non plus de ressentir. Barrer l’accès aux émotions… ridicule ! Et quand on parle de culture en plus… mais la culture ce n’est que ça, des émotions. A ceux qui sont des partisans convaincus de l’objectivité neutre, à ces schizophrènes de l’humanité qui croient encore et toujours que l’âme et le corps font bien deux, je répondrais simplement que les positions de Platon souffraient déjà de ses résistances : qu’est-ce qu’il fait Platon, quand il est coincé avec son raisonnement ? Il fait appel au mythe ! C’est étonnant quand même, que le disciple du philosophe-roi fasse appel à la métaphore au paroxysme de son raisonnement. Vous livrer du pathos en pâture, certainement pas. Mais j’avoue, un critique qui refoule ses émotions ne livre à mes yeux que des critiques névrosées… étrange pathologie que celle du critique objectif !

Le but, c’est de rendre à César… et César il fait quoi ? Traduire du sens à travers une création, donner sens avec des métaphores ou livrer « juste » le beau pour le beau, c’est ce que font les artistes non ? Parler de culture c’est futile, c’est un peu comme la philosophie qui est « inutile », élitiste comme l’humanité si vous voulez, après tout la culture n’est qu’un luxe totalement nécessaire, on sait désormais que les fourmis sont des animaux politiques mais d’autres animaux esthètes et sensibles que les humains, non, nous n’en voyons pas.

Alors même si l’émotion échappe au verbe, même si le sublime ne se laisse pas enfermer dans la grammaire, on essaiera de mettre en mots les sens qui ne se disent pas, ces cordes sensibles qui malgré tout en créent, du sens, parce qu’après tout ce joli mot de culture qui vient ramasser les instants de grâce ou les heures d’ennui, c’est quoi, sinon ce chemin sans cesse repris et recommencé vers le sens ultime d’une humanité qui nous échappe ? Sens-ibilité, nous n’avons pas peur du mot, on peut être intelligemment sensibles et sensiblement intelligents, et « sens » d’ailleurs, ou « telos » ça veut dire chemin, ça veut dire fin, ça veut dire finitude, ça veut dire… humain. Nos chemins ne mènent nulle part s’ils ne vous mènent pas tout droit dans un livre, une salle de concert, d’exposition, de cinéma ou de théâtre – là où s’arrête le pouvoir des mots. Et pourquoi y aller, si ce n'est pas pour comprendre, si ce n'est pas pour ressentir, si ce n'est pas pour... se nourrir ?

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