Annie Lemoine, sereine...issime
Un restaurant branché au pied de la Maison de Radio France. Annie Lemoine est là, tout sourire. Les cheveux sont gris mais ébouriffés. Le sourire respire jeunesse et prévenance. La journaliste assure la promotion de son cinquième livre, un quatrième roman au titre racinien : « Que le jour recommence » (Flammarion).
Un roman d’amour, une fois encore. Annie Lemoine n’en a pas fini avec ces histoires, ces mystères, ces relations qui se font et se défont, au bon gré des jours, malgré les hommes et leurs faiblesses…
Le roman est court : une longue nouvelle, tout au plus. Mais tellement riche en émotions, en densité, d’une écriture si sèche et si puissante qu’elle vous scotche d’un revers de mots, vous plonge au plus profond d’une vie, de ses secrets et de ses drames.
Journaliste, chroniqueuse, Annie Lemoine a tout essayé : de Radio Monte-Carlo à Canal +, de TF1 à la Cinquième. De Jean-Pierre Pernaut à Christophe Dechavanne, de Laurent Ruquier à Marc-Olivier Fogiel. Elle a aimé ces rencontres, ces expériences. L’écriture est venue en son temps, heureuse surprise qui attendait patiemment son moment, tapie au rayon des espoirs depuis l’enfance. Une surprise comme un gage supplémentaire de sérénité et d’apaisement.
Rencontre avec une femme à la cinquantaine rayonnante, souriant à un avenir qui n’a rien à craindre de la vieillesse. L’écriture lui apporte la quiétude et l’assurance de multiples bonheurs, au rendez-vous de nombreux projets à monter, au croisement de destins qu’elle aura imaginés, peut-être, un petit matin semblable à beaucoup d’autres.
Olivier Quelier pour CultureCie : Avec ce quatrième roman, vous sentez-vous davantage légitime dans votre rôle d’écrivain ?
Oui. Peu à peu la réalité s’impose. J’en suis arrivée à admettre que j’écris. Mais je n’ai pas l’impression que c’est gagné pour autant. Je sais que l’écriture fait partie de ma vie pour toujours. Mais je m’interroge constamment : est-ce qu’il y aura un prochain livre ? Avec l’écriture, rien n’est jamais acquis, on conserve toujours une espèce d’appréhension, de mystère même… Et c’est très bien comme ça.
Vous avez mis pas mal de temps avant d’en venir aux romans. Pourquoi ?
Quand j’avais 12 ou 13 ans, j’avais un fort désir d’écriture. Ce désir, je l’ai mis en veilleuse durant toute ma vie de journaliste. J’ai été prise dans une spirale et j’ai aimé ça : multiplier les découvertes, démarrer des aventures… J’ai gardé ce désir enfoui en moi. Peut-être aussi que je ne m’autorisais pas à écrire. L’activité professionnelle n’est pas seule en cause.
J’avais aussi, dans ma vie personnelle, des choses à prouver, à éprouver, à ressentir. J’ai suivi une analyse, j’ai fait tout un travail thérapeutique, un travail sur moi. Je pense simplement que je n’avais pas la maturité pour écrire. Et puis un jour, ce désir s’est imposé à moi ; ça s’est fait naturellement, sans inquiétude. Un ami m’a dit un jour une très belle phrase : « L’écriture te complète » ; j’aime beaucoup cette formule, elle me va bien. C’est pour moi un choix de vie.
L’écriture a-t-elle également une valeur thérapeutique pour vous ?
Ah non, l’analyse, je l’ai menée à un niveau personnel ; l’écriture c’est autre chose. Je la ressens comme une expression de moi. On écrit et puis, tout à coup, on ressent trois secondes exceptionnelles, ou deux lignes de magie. Et c’est pour ces émotions-là que j’écris, pour ces moments de grâce.
Quatrième roman, donc, et quatrième roman d’amour… On n’en a donc jamais terminé avec ce sujet ?
Bien sûr que non, et heureusement. Comment le pourrait-on ? C‘est le cœur de toute vie, quelle que soit la forme d’amour. D’ailleurs, dans mes livres, j’ai exploré les différentes facettes de l’amour, presque les phases successives. Le premier roman parlait de la rencontre amoureuse ; le deuxième évoquait le couple face à un troisième personnage. « Les Heures chaudes », le troisième, parlait d’une rupture presque impossible et celui-ci a pour thème les retrouvailles.
Je trouve la relation de couple assez fascinante. Quelle force nous pousse l’un vers l’autre ? D’où nous vient cette envie de partager ? C’est ce mystère qui, jusqu’à présent, me fait écrire. Et ce mystère perdure : qu’en fait-on dans nos vies ? Comment le vit-on ? Tout cela reste impossible à maîtriser.
Jusque dans l’écriture ?
Jusque dans l’écriture, oui. Prenez le personnage de Stella. Pendant la moitié du livre, elle s’est appelée Sylvia. Et puis un matin, le prénom de Stella s’est imposé comme une évidence. Je n’ai pas de pouvoir sur les personnages : c’est elle qui a voulu changer. Vous savez, il n’y a que des cas particuliers. Chaque personnage est unique, il porte son vécu, ses faiblesses, la manière dont il s’est construit. Le romancier part d’un point unique et en arrive à raconter une histoire universelle. Mais c’est bien sûr le personnage qui prend la parole.
Parlons donc du personnage de Stella. En pleine réussite, elle abandonne tout pour se retirer dans une petite ville de bord de mer, seule. Dans quel état d’esprit se trouve-t-elle ?
Elle est fatiguée. Sa vie d’avant l’a marquée. Elle a envie de croire à une deuxième partie de vie différente. Elle arrive dans cette petite ville pour être heureuse, simplement. Elle cherche l’harmonie.
Il y a un point qui la travaille vraiment, c’est la séduction. Elle s’interroge là-dessus : est-ce que je vais plaire ? Stella est tournée vers l’avenir ; elle voudrait ressentir l’euphorie des débuts. Mais elle n’imagine pas une seconde que quelqu’un d’aussi impossible que Fred puisse ressurgir. Le silence, c’est pratique, et ça lui convient parfaitement.
D’autant qu’elle a été abîmée, blessée par son histoire avec Fred.
Oui, en effet. Ça s’est terminé dans la douleur. Après cette histoire, elle a été incapable de s’investir dans d’autres aventures. Elle a été victime de cette douleur. Du coup, avec les hommes suivants, elle a eu peur de s’attacher à nouveau. Elle les a utilisés pour se détourner de sa propre souffrance.
Pourtant, quand Fred sonne à sa porte, elle cède, presque immédiatement…
Fred dégage un tel magnétisme qu’elle est sous son emprise totale. Elle se voit se remettre dans les marques de sa vie d’avant. Elle essaie de résister, mais elle sent bien qu’elle a perdu, dès qu’elle a ouvert la porte.
Fred, c’est un homme qu’elle comprend. Elle n’a pas oublié ses excès ; ni ceux du bas, ni ceux du haut. Elle a aimé ces moments-là, ces moments insensés où la vie s’accélère. Elle ne pouvait rester attachée qu’à un homme de ce type, un homme-enfant, accro, pas totalement construit. Et elle, Stella, elle offre tout l’amour qu’elle a à cet homme. C’est son côté maternel.
Fred et Stella reprennent donc leur histoire. Vous écrivez que, dans les premiers temps, leur liaison ressemble à une publicité pour le Salon du mariage.
C’est vrai. Pour Stella, c’est un vrai bonheur de retrouver ce compagnon. Il a changé, elle ne sait pas pourquoi mais Fred n’est plus le même : plus de casino, plus de drogue, maintenant il fait du sport. Elle retrouve un Fred qui a besoin d’elle. C’est pour eux un bonheur de construire une vie différente de celle qu’ils ont connue auparavant.
Pourtant, la réalité n’est pas aussi simple, n’est-ce pas ?
C’est vrai, mais là, on ne peut pas en dire plus. J’ai voulu que les lecteurs soient dans la position de Stella au moment où elle apprend ce que Fred lui annonce. Je souhaitais qu’ils vivent les événements à son rythme, qu’ils comprennent les choses en même temps qu’elle. Je ne les juge pas, ni l’un ni l’autre. Fred a retrouvé l’illusion de sa vie d’avant, il est incapable de lui dire la vérité. Stella pensait écrire un présent différent. Fred, lui, était tourné vers le passé. Tous deux se retrouvent finalement dos à dos.
Et à la fin du roman, le lecteur reste sur une incertitude…
Oui, c’est à lui de terminer l’histoire, à lui de choisir. J’ai bien ma petite idée mais je préfère laisser au lecteur la possibilité de conclure lui-même, à sa façon.
Un mot de votre style. Sans parler de cette fameuse « écriture blanche » qu’on évoque un peu trop facilement, vous avez choisi la neutralité et la distance. Dans quel but ?
Mon écriture est au service de l’histoire. Si elle possède un côté distancié, presque lisse, c’est pour favoriser le moment violent du roman, qui surgit comme une tache rouge sur un tableau. Pour parvenir à ce résultat, il fallait une écriture minimaliste qui mette le drame en relief.
C’est une écriture que vous travaillez beaucoup, jusqu’à l’épure, ou qui vous vient assez facilement ?
Il y a plein de moments dans la vie où l’on rencontre l’écriture des autres, mais on n’en a pas conscience. On a en soi une écriture comme on a une voix, et on ne peut pas en changer. Elle est unique, singulière. J’ai lu de superbes pages de Le Clézio et d’Elsa Morante sur la violence des sentiments. Fut un temps où j’ai découvert Duras, aussi. Mais qu’importe, je le répète : on porte en soi sa propre écriture, que l’on peut bien sûr travailler, mais que l’on ne peut pas changer.
L’écriture vous rend rayonnante de bonheur et de sérénité. Comment voyez-vous l’avenir ?
(Rires) Je le vois très bien ! Formidable ! Je n’ai pas peur de l’avenir, je ne crains pas de vieillir. J’ai des idées de mise en scène théâtrale, de scénarios. Certains projets seront difficiles, mais tous sont possibles, réalisables. Et puis, surtout, il y aura encore plein d’étés au bord de la mer.
Propos recueillis par Olivier Quelier
Photos : © Cathy Bistour
A noter...
Annie Lemoine, « Que le jour recommence »
Paru le 4 février 2009
Flammarion, 135 pages,
15 €.
Lien Amazon