Le souffle et le toucher, conversation entre Eric Fischl et Isabelle Bonzom
 |   Eric Fischl, "Ten Breaths" |
Connu en France pour ses scènes érotiques troublantes, peintes avec vigueur, Eric Fischl est également sculpteur. Son art traite du corps humain dans sa tonicité et sa fragilité. Du 29 avril au 13 juin 2009, l’artiste américain est exposé à Paris, à la Galerie Daniel Templon. Isabelle Bonzom, peintre et historienne de l'art, s'est longuement entretenue avec l’artiste. Elle nous livre ici un condensé d’une conversation sur l'art, et évidemment sur l'oeuvre de Fischl.
Intitulée "Ten Breaths", l’exposition parisienne consacrée à Eric Fischl chez Templon présente un ensemble de sculptures, où figure entre autres une variation de "Tumbling Woman", une œuvre créée en hommage aux victimes du 11 septembre 2001. D'abord présentée au public au Rockefeller Center à New York, la sculpture initiale fut rapidement retirée des lieux suite à des plaintes du public. Un acte qui marqua profondément Fischl.
Montrée pour la première fois à Paris, cette série a fait l’objet d’une grande exposition au Kestner Gesellschaft de Hanovre en 2007-2008. Retour sur cet ensemble, qui ressemble bien à une installation. Retour sur les rapports qu’entretient l’artiste avec la sculpture, la peinture, mais aussi la photographie et enfin… le corps et la sexualité dans son oeuvre.
L'essentiel des sculptures d'Eric Fischl ont été photographiées par Andrea Stappert et Ralph Gibson, et cordialement prêtées par Eric Fischl.
"Ten Breaths", de la sculpture à l'installation
Isabelle Bonzom : "Ten breaths" semble être une installation de différentes sculptures…
Eric Fischl : Je les conçois, en effet, comme une installation. L'espace pour lequel cette installation avait été conçue se trouve à Hanovre, en Allemagne. Les salles avaient les dimensions et la forme parfaites pour ce travail qui était alors un ensemble à part entière. Je l'ai ensuite montré à la galerie Mary Boone, à New York. Cet espace m'a forcé à repenser la composition. Je le montre maintenant l'ensemble à la galerie Templon, à Paris, et c’est une nouvelle expérience.
IB- "Tumbling woman" n’est pas très grande, posée directement au sol, presque fragile. La possibilité que le spectateur puisse tomber est sous-jacente. Aimes-tu l'idée que le visiteur puisse être physiquement impliqué dans ta sculpture?
EF- "Tumbling woman, II" est plus petite que l'originale, et oui, l'intention est bien qu'elle soit à même le sol. J'aime sa vulnérabilité et son équilibre précaire. J'aime aussi sa couleur de rouille brûlée. C'est une figure très tragique, puisque c'était un événement très tragique.
IB- "Tumbling woman" pourrait être également une danseuse. Elle est si tonique. Les images de Stappert et de Gibson sont superbes et elles m'aident à mieux connaître "Ten Breaths". J'ai eu le souffle coupé en découvrant les photos de Gibson à propos du "Samaritain". Grâce à elles, nous sommes proches de la texture et nous devinons les traces laissées par ton action sur la matière. Ces corps sont traités avec justesse et force.Je sens de la compassion dans cette oeuvre et une très forte empathie dans l'ensemble de l'installation. J'aime ce mélange de tragédie, de vulnérabilité et de forte énergie. Durant le printemps 2009, en Europe, tu exposes des peintures à Berlin et des sculptures à Paris. Comment s'est fait le choix du thème et de la technique pour l'exposition parisienne?
EF- Il y a une grande tradition de sculpture et, particulièrement, de sculpture passionnée en France. Je voulais que mes "Ten Breaths" soient montrées avec cette grande histoire en toile de fond. C'est ce qui fait que mon travail contemporain peut être facilement et précisément mesuré.
De Rodin à Hopper, nourritures spirituelles et charnelles
IB- Rodin fait-il partie de ton panthéon?
EF- Oui, Rodin est une figure très importante, que tous ceux qui utilisent sérieusement le corps, la chair et la musculature pour exprimer puissamment des émotions doivent affronter. Il fut le dernier sculpteur de la chair et du sang.
IB- Quels sont les artistes qui t'ont précédé et qui te nourrissent le plus dans ton travail en tant que peintre et sculpteur?
EF- Il y en a plusieurs et ils changent en même temps que je change. Dans mon panthéon se trouvent des artistes tels que Michel-Ange, Donatello, Caravage, Goya, Vélasquez. Manet, Degas, Bonnard, Beckmann. Il y en a tellement dont j'admire et respecte le travail. La liste est longue.
IB- Edward Hopper semble être important pour toi, aussi. En 2007, tu apparaissais dans un documentaire qui fut présenté durant la rétrospective Hopper, aux Etats-Unis. Il y a, en effet, des liens iconographiques entre sa peinture et la tienne. Que penses-tu de son art?
EF- Hopper est une énigme. Je pense que la plupart des peintres sont d'accord sur le fait qu'il n'est pas un grand peintre, mais un artiste brillant. Comment cela se peut-il? Il y a un niveau d'inconfort dans la façon dont il manie les relations entre ce qui est "vu" et ce qui est "ressenti" et, particulièrement, ce qui doit être "exprimé". La construction de ses scènes est très abstraite, codée et abrégée. Son œuvre se rapproche plus du théâtre que du cinéma. Hopper arrive à transformer les aspects de la routine quotidienne (par exemple, tondre la pelouse, lire un journal, manger au restaurant) en moments pleins de sens et d'importance. Son œuvre nous révèle constamment l’abîme qui enveloppe nos vies. Il oppose ce vide spirituel, l'obscurité de notre isolement, à la lumière la plus glorieuse ! Les contrastes sont tellement extrêmes dans son œuvre, que l'on doit s'étonner de la façon dont il a pu les maîtriser.
IB- Tu dis qu'il n'est "pas un bon peintre, mais un artiste brillant". Cependant, en ce qui concerne sa technique, n'est-il pas, au moins, un grand coloriste et compositeur?
EF- C'est très direct et non sophistiqué. Oui, il est absolument brillant, dans sa lumière et l'intelligence qu’il met dans sa composition. Chez Hopper, la plupart du temps l’érotisme est exprimé à travers sa couleur, et sa lumière, dont la luxuriance reflète le plaisir. Bien qu'il représente de temps en temps des scènes de couples ou de femmes voluptueuses, ces scènes sont voyeuristes et chargées de tension sexuelle. C'est un moment complexe qui n'est pas libéré de la conscience de soi. Pour cette raison, je ne pense pas que ces scènes-là soient érotiques. Certainement pas lorsqu'on le compare à quelqu'un comme Matisse par exemple. En ce sens, je me sens proche de Hopper. Moi aussi, dans mon œuvre j'utilise le sexe comme une monnaie d'échange qui établit une dynamique particulière entre les gens. C'est dans cet échange que l'on voit à la fois ce que l'on veut et ce dont on a besoin, et combien le vide entre les deux est grand.
Mémoire de l'oeil et du toucher
IB- En France, certains de mes confrères, qu'ils soient historiens de l'art, critiques ou artistes, croient que la peinture est morte. Je ne suis pas d'accord avec eux. Pour toi, la peinture est-elle une chose morte?
EF- On ne peut demander à un peintre si la peinture est morte. On peut le demander seulement aux gens qui ne savent pas comment rendre une peinture vivante. Et s'ils ne peuvent injecter de la vie dans une toile, est-ce la faute de la peinture? Non. C'est parce que ce sont de mauvais artistes.
IB- Étant donné le développement des images technologiques, quel est le rôle, selon toi, de la peinture dans notre société?
EF- Chaque medium a sa manière propre de délivrer du sens et de l'expérience. Chaque medium a son propre temps pour développer et pour transmettre l'expérience que l'artiste veut communiquer. La peinture est un medium plus lent que la photographie. Elle saisit un aspect différent de la réalité. La photographie n'exprime pas la mémoire. Elle peut devenir la façon dont on se souvient de quelque chose, mais elle ne peut représenter une expérience remémorée avec la même force et la même complexité atteintes par la peinture.
Quiconque croit que la peinture n'est plus utile croit aussi que la mémoire n'est plus utile.
Une autre distinction entre la peinture et d'autres mediums, c’est la capacité de la peinture à monumentaliser ces choses qui nous sont chères et qui rendent nos vies signifiantes.

IB- Je vois un paradoxe très stimulant dans ton art : il s'agit du contraste entre ta peinture et ta sculpture. Il semble que ta peinture exprime plus de vitalité et une sorte de vision rabelaisienne, alors que ta sculpture semble plus dramatique. La sculpture est-elle l'autre face de ton art?
EF- La sculpture utilise une partie différente de mon esprit créateur, celle qui ne peut être directement atteinte par mes yeux. Si la peinture est un procédé par lequel la main suit ce que l'œil voit, alors la sculpture est l’inverse: l'œil suit ce que la main sent. La main emmagasine tant de souvenirs qui ne sont pas facilement accessibles, si ce n’est à travers le toucher.
Motion et émotion, Fischl intime
IB- Vois-tu ta peinture et ta sculpture comme une alliance de motion-mouvement et d'émotion?
EF- Oui, mais je ne peux développer.
IB- L'expression du mouvement est récurrente dans ton art. Dans ta peinture, des corps sont sur le point de tomber d'une chaise ou d'un lit. Cela est plus évident dans les aquarelles et les sculptures. Une sensation de précarité est apparue durant cette dernière décennie, aimerais-tu en parler?
EF- Une des choses que j'ai retenue de la photographie, c’est le mouvement. La photographie capte une telle fine tranche d'un moment qu'elle capte presque toujours les gens en transition. Transition, ça signifie qu'une personne est en train de bouger d'un moment stable, ou équilibré, à un autre. Et dans cet espace intermédiaire, il y a le déséquilibre. Le déséquilibre saisit la motion et l'émotion et c'est ce qui pique le plus mon intérêt.
IB- Dans ce que tu as peint durant les années quatre-vingt jusqu'à maintenant, il y a une tendance à la dramatisation. D'un hédonisme sensualiste à une dramatisation sensuelle, de l'obscurité à la lumière, spécialement, dans les peintures. C'est un grand paradoxe stimulant. Il semble que pierre par pierre, à travers les années, ta peinture se soit débarrassée de différentes choses pour atteindre un riche mélange paradoxal de tension, de maturité et de vigueur. Es-tu d'accord avec cela et comment vis-tu ce phénomène?
EF- Comme j'avance en âge, le monde est devenu plus complexe et, en même temps, moins urgent. Je ne demande pas à mes peintures de traiter des mêmes choses que quand j’étais plus jeune. Plus l'expérience est complexe, plus on a besoin de subtilité. En tant que principe narratif, j'arrête l'action dans le drame, avant que quelque chose n'arrive. Ou bien j'arrête juste après que la chose se soit passée. Ce sont les moments avant ou juste après l'événement, qui sont les plus dramatiques et qui incluent le plus le public. Parce que l'événement est encore en train de se faire, les spectateurs projettent leurs propres sentiments, souvenirs, anxiétés et désirs. Les spectateurs possèdent le moment et sa signification.
IB- En tant que spectatrice de ta peinture, je sens une atmosphère charnelle. Pas charnelle dans un sens négatif, mais dans un sens positif et vigoureux. Il semble que ce soit très important pour toi. Au début, était-ce en réaction à l'attitude puritaine de la société américaine? N'est-ce pas une sorte de vision théâtrale, grotesque, de la condition humaine?
EF- Pour moi, le corps est le grand point d'interrogation. Qu'est-il? Est-il en relation avec ce que je crois être, et avec "qui" tu es ? Est-ce que ce dont mon corps a besoin reflète ce dont j'ai besoin? Comment nos sentiments de vulnérabilité déforment-ils la façon dont nous percevons le monde autour de nous? Pouvons-nous socialiser les besoins de nos corps d'une façon saine? La relation entre le corps et la personne est fascinante à observer. On peut déterminer à travers le langage corporel si une personne est à l'aise ou mal à l'aise avec elle-même ou avec les autres. Le langage du corps est comme une fenêtre de l'âme. C'est ce que j'essaie de capter dans mon travail.
IB- J'apprécie la manière dont tu joues avec la couleur. Es-tu intéressé par la façon dont deux ou trois couleurs assemblées peuvent produire une vibrante réaction dans ton œil et l'œil du spectateur?
EF- J'utilise la couleur pour développer la lumière dans mes peintures. La lumière est une qualité essentielle dans mon travail. J'utilise la lumière comme "illumination". C'est ainsi que le sens est projeté. C'est ainsi que la vérité est révélée. La lumière est tout.
IB- Quelle est la question à propos de ton travail que tu aimerais que l'on te pose et qui ne t'a jamais été posée?
EF- Pour répondre à ta dernière question, qui est bien sûr la plus difficile, ma réponse est ceci: Pourquoi je m'en fais? Ce n'est pas là une réaction au fait que tu me poses cette question. C'est la question que je me pose tout le temps. Pourquoi je m'inquiète? Pourquoi je me préoccupe de tout? Ma préoccupation est-elle une faiblesse, une force, une névrose, une vision? Est-il important de s'en faire et, si oui, pourquoi?
Propos recueillis par Isabelle Bonzom, entre février et avril 2009.
Isabelle Bonzom & CultureCie remercient vivement Eric Fischl pour sa chaleureuse collaboration, Ralph Gibson et Andrea Stappert pour leurs photographies prêtées par l'artiste ainsi que Marie-Christine Bonzom, journaliste à Washington, pour sa contribution.
Légendes & crédits photographiques
1. Portrait d'Eric Fischl parmi ""Ten Breaths: Congress of Wits". Courtesy Eric Fischl.
2. "Tumbling Woman", 2007. Bronze 145 x 236 x 315 cm. Courtesy Eric Fischl.
3. "Damage", 2007. Bronze 145 x 236 x 315 cm. Courtesy Eric Fischl.
4. "Krefeld Project: Sun Room Scene 1", 2002. Huile sur toile de lin. 198,12 x 304,8cm. Courtesy Eric Fischl.
5. "Samaritan", 2007. Bronze 145 x 236 x 315 cm. Photographie © Ralph Gibson. Courtesy Eric Fischl.
6. "Samaritan" vu de dos © Ralph Gibson, Courtesy Eric Fischl
7. "Samaritan", détail, jambes. Photo © Ralph Gibson. Courtesy Eric Fischl.
8. "The Bed, The Chair, Play", 2001. Huile sur toile de lin. 203,2 x 284,48cm. Courtesy Eric Fischl.
9. "Damage", détail du visage. Photo © Andrea Stappert. Courtesy Eric Fischl.
A noter…
Eric Fischl, « Ten Breaths »
Du 29 avril au 13 juin 2009 - Vernissage : mercredi 29 avril de 12h à 20h
Galerie Daniel Templon
30 rue Beaubourg, 75003 Paris (au fond de la cour)
Site officiel de la galerie Daniel Templon : www.danieltemplon.com
Sur le web...
Site officiel d'Eric Fischl : www.ericfischl.com
Site officiel d'Isabelle Bonzom : www.isabelle-bonzom.org