L'Egypte moderne selon Gilles Gauthier, de Yacoubian à Chicago
Après les succès internationaux de « L’Immeuble Yacoubian », Alaa el Aswany sortira bientôt son prochain roman en Europe, « Chicago ». Gilles Gauthier, actuel ambassadeur de France au Yemen, vient d’en terminer la traduction. Rencontre à Sanaa avec un diplomate pas comme les autres.
Vous venez de terminer ici à San’aa la traduction du nouveau roman d’Alaa el Aswany, « Chicago », comment se fait-il que vous soyez le traducteur attitré de l’écrivain le plus en vogue d’Egypte…
Oh c’est un coup de foudre pour son premier roman. Tout a commencé, évidemment, avec « L’Immeuble Yacoubian ». Après mon retour d’Egypte, où j’étais consul général de France à Alexandrie, je suis rentré à Paris où j’étais en poste à la Commission de recours des réfugiés. Je ne pratiquais plus l’arabe au quotidien, aussi un ami m’avait-il apporté ce roman, « L’Immeuble Yacoubian », qui faisait un véritable tabac en Egypte et dans toute la région. J’ai immédiatement aimé le livre, que je lisais pendant mes trajets en métro, et chaque jour il m’était de plus en plus difficile de m’en séparer lorsque j’arrivais sur mon lieu de travail ! A tel point que j’en ai commencé la traduction.
Il est plutôt rare qu’un livre de langue arabe soit traduit en français par quelqu’un dont ce n’est pas originellement le métier…
C’est vrai. Dès que je l’ai fini, j’ai contacté mon ami Richard Jacquemont qui était à l’époque Directeur du DTI (Département de Traduction et d’Interprétariat du Centre français de culture et de coopération du Caire) : je lui ai demandé si quelqu’un se chargeait déjà de la traduction en français. Entre-temps j’avais déjà commencé à traduire une vingtaine de pages qui, par la suite, ont beaucoup plus à Richard Jacquemont. Il a donc pris contact avec la maison d’éditions ainsi qu’avec l’auteur du livre, Alaa el Aswany. De mon côté, je n’ai pas attendu leur accord final pour continuer cette traduction qui me passionnait, de sorte que, lorsque j’ai signé avec la maison d’éditions, j’avais déjà accompli la majeure partie du travail.
Je me suis également rendu en Egypte où j’ai rencontré Alaa el Aswany dans son cabinet - Alaa el Aswany est dentiste au centre-ville du Caire. Nous avons immédiatement sympathisé. Issu d’une famille francophone, il a pu lire ma traduction, qu’il a beaucoup appréciée, à tel point qu’il m’a confié l’exclusivité de la traduction de « Chicago », le roman qu’il était alors en train d’écrire.
Depuis le succès de « L’Immeuble Yacoubian », on résume souvent l’Egypte moderne à ce roman. Vous avez été Consul à Alexandrie et connaissez plutôt bien l’Egypte, c’est une vision que vous partagez ?
En effet, il n’est ni exagéré ni simpliste de dire que ce livre dépeint parfaitement la société égyptienne moderne. C’est un portrait très réaliste du pays. Alaa el Aswany reprend souvent une définition du roman qui n’est pas de lui mais qui dit à peu près ceci : « Un roman ce sont des personnages qui vivent sur du papier ». Les personnages de son roman effectivement sont tout ce qu’il y a de plus vrai et de plus représentatif de l’Egypte d’aujourd’hui, même si toutes les catégories sociales n’y sont pas représentées.
Quel est votre personnage préféré du livre ?
C’est bien sûr le personnage de Tahar. C’est lui qui est au cœur du roman. C’est son basculement, comme vous l’avez écrit, qui est le nœud du livre. C’est le personnage qui à la fois m’émeut le plus et m’intéresse le plus. Lorsque l’on demandait à Oscar Wilde quel était son plus grand malheur dans sa vie, il répondait inlassablement : « la mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et Misères ». J’ai pris l’habitude de paraphraser Wilde en disant que ma plus grande tristesse est la mort de Tahar. Avant qu’il ne bascule, il est décrit comme un jeune homme doux, sensible, sincèrement généreux et c’est ce qui en fait un personnage très attachant, et si réel.
Quelques mots en avant-première sur « Chicago », dont vous venez de finir la traduction ?
Et bien « Chicago » ressemble un peu à « L’immeuble Yacoubian » dans la mesure où les personnages sont regroupés en un même lieu : le département d’histologie de la faculté de médecine de l’Université de Chicago. Au sein de ce département universitaire, ce sont six récits qui se croisent. Ceux de deux professeurs égyptiens émigrés aux Etats-Unis depuis plus de trente ans, mais aussi ceux de deux étudiants boursiers égyptiens qui sont là pour une durée limitée. Des Américains sont aussi des personnages centraux du roman : contrairement à la plupart des écrits ou des films égyptiens qui caricaturent grossièrement les occidentaux, Chicago échappe avec talent à cet écueil.
Alaa el Aswany ne refait pas la même histoire à Chicago… ?
Non ! C’est un roman qui mêle le social au politique, mais à vrai dire à la différence de « L’Immeuble Yacoubian », qui laissait entrevoir une lueur d’espoir notamment avec son histoire d’amour, je dirais que « Chicago » est un roman bien plus pessimiste, voire désespérant lorsqu’il est question de politique. Il décrit plutôt l’échec de l’immigration égyptienne aux Etats-Unis. Mais je ne vous en dirai pas plus…
Merci Gilles Gauthier. Une dernière question, en marge d’el Aswany: quel est votre livre de chevet en ce moment ?
« A passage to India », de Forster. Encore une histoire dont le thème central est le basculement…
A noter...
"Chicago"
Alaa el Aswany
Septembre 2007
Actes Sud
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"L’Immeuble Yacoubian"
Alaa el Aswany
Poche: 28 septembre 2007
Actes Sud
Collection Babel
324 page
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