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Un écrivain un univers : Thierry Mattei
Dans l'univers de Thierry Mattei...

Septembre 2009, premier roman. Fulgurant, habité. Dur. Montrait que y’avait encore quelque chose à lire de l’héroïne, des années 80. De l’amour aussi, mais ça on savait déjà. Dur. Elliptique aussi. Faut suivre. « Dans le rouge » c’était. Faut lire. Il le faut absolument. Thierry Mattei joue le jeu de notre interview d’écrivain : répond par écrit. Et écrit. Alors vous allez voir. Le grand huit. La danse. Dense. Plongée dans son rock ses mots son café noir.

Propos recueillis par Axelle Emden

 

Ecrire c’est…

Vital. Irrépressible. Tuant. Exaltant… Obsessionnel. C’est plus fort que moi. Pourtant c’est moi. Parfois, je me demande si une autre puissance n’est pas en action. Me demande si Dieu n’est pas dans le coin. A souffler dans les voiles. Me demande si je ne suis pas simple vecteur, pareil stylo, ordinateur. Un fil électrocuté entre l’Entité et les autres. Il y a du diable là-dedans… Vous dire…
Ecrire, c’est pour vivre. Ou c’est par incapacité de vivre, ce réel d’imperfection, d’injustices, même si recèle tant de beauté. Ou pour avoir le courage de vivre. Ou pour vivre encore plus fort, loin. Bref, ça tourne autour.
Ecrire, c’est grâce et pour ceux que j’aime. C’est pour atteindre, relier, rallier des sœurs et des frères. C’est pour tenter de s’élever contre ce et ceux qui altèrent, oppriment cette essence nommée humanité.
Ecrire, c’est physique. De l’hyper-résistance, de la torture statique, et de folles accélérations. Ecrire, c’est des vertiges, des montées, des comas. C’est d’la joie, fulgurante, et des peines. C’est la vie. Ecrire, c’est un CRI.
Sinon, je crois, Blaise Cendrars, ce cher manchot de « L’homme foudroyé », du « Lotissement du ciel », formidable poète de la « Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France », répondait lorsqu’on lui demandait Pourquoi écrivez-vous : « Parce que »… Finalement, pour le reprendre, écrire c’est être « Au cœur du monde » et « Du monde entier ».


Lire c’est…

S’absorber et s’oublier. Se rechercher. Une quête du sens de ces lignes droites ou brisées entre vie et mort. C’est des perspectives, des panoramas, des entomologies. Une dématérialisation du temps. C’est être transporté, télétransporté, engagé dans d’autres univers. D’incroyables voyages, parfois. Et des rencontres singulièrement charnelles.


Travailler c’est…

Je n’aime pas ce mot. Parce que Kapital, éternelles, injustes répartitions, rétributions. Ça sonne lourd, gris, pénible. Trop imposé. Trop lénifiant pour tant.
Le travail, justement, est au cœur de mon second roman. Avec le tâtonnement vers liberté, le choix, la difficulté, et donc l’essence du pouvoir et la course à l’absolu néant. Son sens m’obsède. L’involution d’une véritable réflexion à son sujet m’inquiète.
Mais, je vous rassure, je travaille. Et bigrement, parfois. Jour et nuit. Avec cette célinienne idée, paradoxe, de l’ouvrier acharné au trimard. Travail bien fait. Fignolage.


Le rock c’est…

Quotidien, depuis mes douze ans. Depuis la lettre B comme Bowie, Beatles, Bolan soudain écoutés. Chocs telluriques. Suivis des Who, Stones, Stooges, Led Zep, UFO… Bref. Le rock c’est l’énergie, l’accélération des particules, la contestation, les interdits, le sexe, la poésie, une attitude.

Un écrivain une bibliothèque
Le premier auteur qui vous a fait aimer la littérature…

La poésie a été mon premier choc, les poètes mes premiers héros. Gérard de Nerval, José-Maria de Hérédia, Paul Fort découverts en cours de poésie avec ma mère, mon institutrice. Et puis Baudelaire, Apollinaire, Lorca, Neruda, Breton, Grall, Eluard… La poésie est ma première, primale, essentielle façon d’expression. Le moteur de littérature.
La littérature, je l’aimais déjà, mais c’est Louis-Ferdinand Céline qui me l’a clouée plus fort dans le corps et la tête. Par ce « Voyage au bout de la nuit », noir joyau, indépassable sommet.


Votre classique culte...

Un classique du vingtième siècle, années cinquante, 50’s : « Sur la route », de Jack Kerouac. J’ai découvert le livre à l’adolescence parmi les volumes enclos dans la monumentale armoire familiale. J’ai été attiré par le titre. Je l’ai lu d’une traite, comme il fut écrit, speed. Je l’ai lu une seule fois, pour toujours, n’y reviens pas. Mais quand j’écris, le livre est derrière moi, en double, même, dans la bibliothèque. Avec « Confessions d’un barjo », de Philip K. Dick et « Jours de fête à l’hospice », de John Updike.
J'ai aimé le flot de ce rouleau de mots, flot hot et cool, longue exaltante monotonie de la route, la nuit, la vie. Si je me souviens bien, j’ai aimé vivre autrement, le temps différemment, allez voir ailleurs à sa guise, et cette idée qui m’avait traversée, adolescent habitant au pied de Chartreuse, Belledonne et autres massifs, que l’on ne peut pas tomber de la montagne. J’ai aimé le climat de clair et d’obscur, les fulgurances, les errances. Des impressions, des sensations retrouvées dans « La conjuration des imbéciles » et « La bible de néon » de John Kennedy Toole. Chez tous deux, également, la figure de la mère, à la fois point fixe, boussole, et lointaine, éthérée. Mais il faut lire « Les Souterrains », « Docteur Sax », « Visions de Gérard », « Les clochards célestes », tout lire de Kerouac, et sa poésie.


Un auteur contemporain favori ?

Bret Easton Ellis. Dans « Lunar Park », par moments, Ellis m’a fait peur, m’a jeté dans les flammes. Un peu comme l’immense James Ellroy.


Le livre que vous offrez sans cesse ?

Peut-être pas sans cesse, mais « Kafka sur le rivage », d’Haruki Murakami. Comme Martine Aubry, paraît-il…


Votre héroïne de fiction favorite ?

Alice, du Pays des Merveilles, bien sûr, ce livre parangon de l’initiation. Ah, enfant, j’aimais bien une autre Alice dont je lisais les aventures dans la collection Bibliothèque Verte. Et puis, ça me remonte, j’étais un peu amoureux d’une certaine Liz, jolie brune de 17 ans. L’une des fameuses « Sœurs Parker », encore Bibliothèque Verte…

Petites musiques... by CultureCie


Votre artiste culte ?

Jésus-Christ, le Soleil, la vague… Non, pas possible. Je n’ai pas de culte, vais pas sur les tombes, ne force pas backroom. Mais j’ai des admirations enracinées, des sentiments. Ce serait plutôt un méta artiste, un composite de créateurs, un kaléidoscope mental. Le premier qui s’est vraiment imposé dans cette galaxie est Jim Morrison.


Votre album culte ?

Dans l'univers de Thierry MatteiA l’impossible exercice, je dis « Raw Power », des Stooges. Iggy Pop, bien sûr. Parce que brut, lascif, sonique, métallurgique, poétique, inquiétant, pas correct. Une quintessence du rock, du punk. Un son terrible. Une guitare hallucinée. Des mots écorchés. Une fureur de vivre. Un album rouge. Sinon, je vous répondrais bien en noir et blanc. Cet album noir fascinant, envoûtant, puissant de Nirvana. Et le « Double blanc » des Beatles.


Le titre que vous écoutez en boucle, ces temps-ci…

PKNB, d’Asian Dub Foundation.


Le concert inoubliable ?

Doctor Feelgood, au Palais des Sports de Grenoble en 1975. Un guitariste électrocuté, girant plus que derviche vitesse maxi, un chanteur immense en contre-plongée, un binaire cogné, des Chasseurs alpins en tome et arme défendant d’approcher de la piste au centre de laquelle la scène crame, des spectateurs qui sautent, déferlent de tous les plafonds. Chaud. Poudrière. Le pub rock fait sauter les plombs. Un rockabily sauvage pointe. Le punk aiguise ses épingles à nourrice.


L’œuvre d’art que vous aimeriez accrocher au-dessus de votre lit ?

Un tableau du Douanier Rousseau, une « campagne avec usine », une haute cheminée, un étrange bassin, des personnages autour. Peut-être un condensé aussi naïf que mon enfance. Mais si le musée des Offices me l’offrait, ce serait une toile de Paolo Uccello. Ou cette sidérante verticale d’une femme nue de Lucas Cranach.


Si vous aviez été réalisateur vous auriez aimé être…

Michelangelo Antonioni, ou Pedro Almodovar.

Petites manies by CultureCie


Votre drogue ?

Si « ingrédient, matière première pour préparation pharmaceutique » ou « stupéfiant », alors pas de drogue. Pas de dur, de substance vampire, de CC, LSD, crack, ecsta, héro… Attention, suis pas de l’antidrogue, sûr, mais niente. Assez. L’ai dit dans « Dans le rouge ». Bon, sinon, j’avoue, quand j’écris je suis triple addict. Carbure au café, des litres, un Yang-Tse, à la fumée et à la musique. Mais il y a tant de drogues, tout, la vie. Alors, comme titrait James Hadley Chase, il fait ce qu’il peut. Avec l’envie d’encore, l’accoutumance, le manque. Manège. Finalement, au fil rasoir des ans, je m’acharne à cultiver, au mieux, au pire et meilleur, la seule « drogue ». Le bonheur d’aimer et de l’être. Simple. Le plus dur. L’œuvre. Chez moi, connectée avec les mots, l’écrit. N’y peut rien.


Votre librairie ?

La librairie des Batignolles, rue des Moines, dans le 17e. Reposant, vivifiant, accueillant. Comme Julie et Diane, les maîtresses du lieu, drôles et capées. De jolies vitrines thématiques régulièrement renouvelées.


Votre café parisien ?

Quelques îlots, plutôt, des petits ports essaimés autour chez moi. Fermer l’ordinateur. Sortir en mer urbaine. Prendre le chenal des rues, la route du café. Essentiel café. Je me souviens d’une illustration d’un livre de classe primaire, une vignette couleur représentant une petite chèvre mangeant les baies d’un arbuste, et des explorateurs le découvrant. Café, toni-cardiaque. Café, tueur en habit sombre, parfumé. Qui sait ? Qu’importe. Je ne bois pas de vin, d’alcool, ou alors « pour l’occasion », la retrouvaille, l’an nouveau d’un peu plus de passé. Je ne sirote pas de ces jolis liquides couleur ambre, pourpre, paille, curaçao, émeraude… Dive palette dont je me méfie comme du diable. Alors je les bois des yeux, et commande Noir. Commande Express, Double express, encore. Demanderait la cafetière si je pouvais. Je pars au choc, à la vapeur, aux sifflements. Un Transsibérien. Et que ça sucre ! Suis-je comme ce grand-père aimé, héros de Cassino, héros de mon cœur, qui en buvait métronome ? Petites tasses empilées pour un chemin de Lune. Bars, arrières bases, glissement sémantique. J’en rallie un, les faits pas tous, fonction de la position du soleil ou de l’intensité de la pluie. Fonction de la face, la façon du patron, du serveur, la serveuse, de ceux qui adhèrent à leur cause Licence IV. Fonction de l’humeur, de mon climat intérieur. Envie de voir un peu de monde, de parler à autre que mon orchidée sans fleur, mon chat. Besoin de me retrancher à l’intérieur d’un segment de monde, en immersion, observation roue libre, léger déroulé de la pensée. Nécessité de trouver un brouhaha, un brouillard où cogiter obstiné et Dans le rouge de Mattei, sur la table du Café de CultureCiealéatoire avant de retourner au clavier. Alors disons Le Zinc, Le Point Bar, Le Wepler, dans le 17e des Batignolles et place De Clichy. Mais là, j’ai déménagé, et n’ai plus de bar. Suis bien desperado, bien malheureux. Mais il me reste le café.


Votre journal du matin ?

Libération. De temps en temps, le week-end, le JDD.


A noter...
« Dans le rouge » de Thierry Mattei
Paru le 26 août 2009 chez Lattès
328 pages, 18€50
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Le 12-05-10 - 01:09

Auteur : Propos recueillis par Axelle Emden pour CultureCie.com

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