



« Place Rouge » de Dominique Fernandez
Avec « Place Rouge », l’Académicien Dominique Fernandez signe un nouveau livre sur la Russie. L’auteur du « Dictionnaire amoureux de la Russie » (2004) nous déçoit : l’amour pour un pays, son intime connaissance, les bonnes intentions et la sympathie de l’écrivain à l’égard des « pauvres gens » ne suffisent décidément pas à écrire un bon roman.
C’est l’histoire d’amour plus qu’invraissemblable entre deux artistes homosexuels, dont la quête d’une passion absolue exclut d’avance toute issue heureuse, qui nous semble être la principale faiblesse du roman. Cet amour impossible fascine le narrateur au point de lui faire totalement oublier ses recherches biographiques. Ce sont pourtant elles qui l’ont poussé à entreprendre ce voyage, d’ailleurs financé par son éditeur trop confiant (ou trop généreux). Mais le narrateur restant encore le personnage le plus crédible de ce livre, on lui pardonne très vite ses égarements, d’autant plus que la passion entre ses deux amis gays n’a en effet rien d’ordinaire.
Il y a là les portraits dont on tombe amoureux du premier regard, les couteaux qu’en bon Russe, on plante sans raison dans la paume de l’être aimé, les soupçons infondés, les gestes inexpliqués et les monologues hystériques. Cependant, appliquée à l’histoire de deux homosexuels d’aujourd’hui, cette panoplie dostoïevskienne produit un effet comique sans doute non voulu par l’auteur. Qu’il ne soit pas surpris d’entendre son lecteur partager son désespoir : « Comprendras-tu jamais rien aux mystères de l’amour russe ? » … et s’il ne s’agissait encore que de l’amour... Car tout sonne faux dans ce mélodrame mélangeant les mièvreries à une rhétorique pompeuse qui voudrait déchiffrer l’âme de tout un peuple : les discussions entre les artistes « engagés » et ceux qui vendent leur talent aux « bourgeois », les condamnations grandiloquentes de l’art pour l’art, les Moscovites qui s’expriment en un français impeccable et très élaboré (mais en ignorant les articles !), sans parler des personnages purement caricaturaux comme cette vieille femme de ménage amoureuse de Jean Marais… On y trouve aussi quelques imprécisions fâcheuses, telle la mention de la première traduction russe de « Lolita » parue, selon l’auteur, en 2005, ou encore les vieux-croyants qui se signent de trois doigts (?).
Que reste-t-il alors d’un livre au titre aussi ambitieux? Certes, la grande culture de Dominique Fernandez, son regard curieux et bienveillant, ses tentatives presque touchantes de réanimer certains cadavres que les Russes d’aujourd’hui préfèrent laisser reposer en paix, tels Gorki, Repine ou Levitan. Au final, il est fort dommage que l’auteur occulte une particularité importante de cette fameuse « intransigeance russe » qui semble l’épater : elle s’applique évidemment au domaine des sentiments… mais aussi à celui de l’écriture.
A noter ?
« Place Rouge » de Dominique Fernandez Chez Grasset & Fasquelle 23 janvier 2008 384 pages 20,90 €
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Auteur : Ida Junker pour CultureCie.com

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