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Audrey Diwan : une trépidante mélancolie à l'aube de la vieillesse
Avec son second roman, « De l’autre côté de l’été », Audrey Diwan, journaliste et éditrice, signe un récit à la fois surprenant et terriblement dans l’air du temps. Pour cette rentrée littéraire hivernale, la romancière endosse le rôle d’une femme au seuil de la vieillesse qui bouscule sa vie de bourgeoise pour… louer un homme, le temps d’une saison.
Par Anne Laure Bovéron & Axelle Emden
L’esquisse...
Eugénie Mars toise la soixantaine. Elle n’en avait pas pris la mesure jusqu’à ce qu’une jeune fille lui cède sa place dans un bus bondé. Un choc pour Eugénie. Une révolte et une prise de conscience l’agitent alors. Depuis des années, au fil du temps, elle a perdu toute envie de vivre : diluée dans une vie tranquille, elle s’est perdue à force de ne pas se chercher. Son mari, Georges, l’a quittée pour une minette de vingt ans de moins qu’elle. Sa fille, Hermine, la méprise et ne rate pas une occasion de lui renvoyer l’image de décrépitude qu’elle véhicule malgré ses piteux efforts. Elle ne sort presque plus de son vaste appartement bourgeois, passe des heures devant la télévision et ne rencontre plus grand monde. Dans ce climat d’incompréhension et d’indifférence, Eugénie souffre d’une solitude inutile. Et ce ne sont pas ses fausses amies de toujours, Marissa et Laure, qui trompent son apathie. Quoique ...
Sans grand désir, Eugénie honore un déjeuner avec ces deux mégères bien comme il faut, restées proches par la force des choses. C’est là que, contre toute attente, elle reprend vie en observant un jeune serveur. Ce qui l’attire chez ce jeune homme, c’est son pas chaloupé et léger quand il marche. Elle ignore tout de lui. Mais qu’à cela ne tienne ! Elle l’affuble d’un prénom, Arnaud et part, par devers elle dans un premier temps, à son assaut. Bien qu’elle se contienne en réprimant ses désirs naissants et en se cramponnant à la bienséance, elle perd quelques secondes le contrôle d’elle-même et propose au jeune homme, sans préméditation consciente, de lui tenir compagnie toutes les nuits, une année durant. Evidemment, cet acte charitable se verra récompensé par un salaire mensuel et une belle enveloppe à la fin de l’été. Ni l’un ni l’autre ne savent à quoi s’attendre, mais prennent le risque de cette année de nuits communes. Arnaud semble déterminé à tirer profit de sa position et à révéler à Eugénie tout ce qu’elle ignore d’elle-même comme de la vie. Même à 58 ans.
La critique [emballée] d’A-Laure B. & Axelle E.
Et bien voilà un de ces romans que l’on a du mal à lâcher une fois les premières pages lues ! L’écriture mêle simplicité et réflexions contemporaines sur la vieillesse : l’émancipation d’une éducation rigide, le poids des héritages familiaux, le droit à l’amour, sont autant de questions qui étayent le récit. En toile de fond les maux, les vices et les injustices d’aujourd’hui, ceux que Bruckner dénonçait il y a quelques années sur le terrain philosophique : la dictature du bonheur et de la jeunesse, les ravages de notre temps et de celui de toujours (celui qui passe !), mais aussi le non-sens ici, l’absurde d’une vie perdue à ne rien faire, ou presque. Et puis tout se retourne, Georges est parti avec une minette ; Eugénie louera un jeune homme…
Evidemment elle a peur de vieillir, elle ne s’était même pas rendu compte, d’ailleurs, que c’était passé aussi vite. Son acte impossible, son achat un rien tendancieux – bien que la sexualité ne soit pas la base du contrat avec Arnaud – est le tour de force qui fait d’elle une femme vivante, intéressante, libre. Pour la première fois Eugénie dit merde aux conventions, elle s’écoute, elle se salit même peut-être, elle tire profit d’une position sociale à laquelle elle était réduite, dans laquelle elle était enfermée. Depuis l’enfance, depuis l’écrasement de sa mère, elle est comme bâillonnée, emprisonnée. Puis elle retourne à la vie. En commettant cet acte scandaleux, absurde, fou.
Un retour qui sonne juste, doucement bouleversant à l’image de l’évolution de sa relation avec Arnaud, qui passe de la raideur contractuelle à une complicité amoureuse. On s’attache étrangement à cette bourgeoise et à ses monologues intérieurs, à ses peurs et ses névroses qu’elle calme à coup de chimie, comme aux espoirs qu’elle ne s’autorise pas à entretenir.
Loin des caricatures et des facilités, Audrey Diwan confirme les talents prometteurs de son premier roman. « La Fabrication d’un mensonge » était déjà doté d’une fine psychologie des personnages, et d’un don évident pour l'intrigue parfaitement ficelée. L’humour, l’ironie et un sens des formules dont l’écrivain faisait aussi montre dans son premier livre, habitent ce côté de l’été. Plus rare : une poésie et un romantisme exempts de mièvrerie font de ce roman une jolie fiction, qui dresse habilement le portrait d’une société en mal d’essentiel.
Singulière rigolade mélancolique que ce pétage de plomb bien sage de la cinquantaine entamée. Audrey Diwan écrit de mieux en mieux, la petite musique ne demande qu’à se faire entendre encore et encore. On aimerait qu’elle écrive des romans moins lents, plus trépidants, pourtant on est pris au jeu du scénar jusqu’au bout : la voix intérieure d’Eugénie nous embarque sans mal dans cette vie de martienne, et la romancière nous mène par le bout du nez.
« De l’autre côté de l’été » D'Audrey Diwan Paru le 5 janvier 2009 aux Editions Flammarion, 250 pages, 17€ En poche en avril 2010 chez J'ai lu, 6€ « De l’autre côté de l’été » sur Amazon
Première publication de cet article le 19 janvier 2009
Auteur : Anne Laure Bovéron & Axelle Emden pour CultureCie.com


Elisabeth Barillé ou le coup de coeur d'Emmanuelle de Boysson
Présidente du Prix Lilas, dont un jury de femmes récompense chaque année une romancière au printemps à La Closerie, Emmanuelle de Boysson collabore à plusieurs journaux dont Marie Claire, VSD, Femmes, Service littéraire et Fémi 9. Romancière et essayiste, cette fringante femme de la rive gauche est aussi mariée et mère de trois enfants. Elle nous livre son coup de cœur de la rentrée littéraire : « Heureux parmi les morts » d’Elisabeth Barillé.




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