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« De ça je me console » de Lola Lafon, un livre politique ?
Si c’est un livre politique ? Oh oui, on pourrait facilement le réduire à l’adjectif. Car tout a une portée politique n’est-ce pas ? Puisque c’est autour de la « cité » qu’est organisé le monde… Tout, comme par exemple trouver que travailler, c’est rêver. Etre d’origine roumaine ça peut déjà « sonner » comme une portée politique qui tend vers un bord plutôt que de l’autre. Se sentir d’ici, d’ailleurs, de nulle part. Le dire. « De ça je me console », entre autofiction et méta-discours sur le roman, entre imaginaire et poétique du réel, entre cynisme et… politique ?
Par Axelle Emden
« Les chiens ne sont pas amnésiques » : génération a-politique ?
« Paumés, au milieu de centaines d’aberrations… où se trouve la réalité là-dedans ? Où se trouve l’imaginaire là-dedans, quand de jours en jours de plus en plus de gens comprennent très bien l’utilité d’un homme d’affaire mais se demandent : « Artiste ? A quoi ça sert ? » Terre à terre… Ville contre ville… (Batlik, « Juste à côté »)
L’exil, le communisme, l’histoire, les inégalités… les mots pourraient pleuvoir qui enfermeraient ce livre-là dans la case « roman sociologique ». Roman français. Parisien même. Générationnel. D’extrême gauche. Ou philosophique, existentiel - pas un thème philosophique qui ne soit abordé, de l’amour à l’Autre en passant par la « cité ». C’est l’histoire d’une totalité et d’un infini d’ailleurs, où l’Autre est… le réel ? L’invisible ? C’est l’histoire d’une liberté pensante, c’est l’histoire d’une narratrice différente, qui ne confond pas égalité et différence. Egalité, liberté et différences : c’est un livre sur la démocratie alors, sur cet équilibre idéal et précaire, impossible et menteur, c’est… un livre politique ?
Pour sûr c’est un roman du XXIème siècle. Désenchanté mais aussi rebelle, post-tout. Un roman « nouvelle génération » dont la narratrice est sage – bonne élève, danseuse classique, et même pas cocaïnomane. Une première au chapitre « nouvelle génération ». Agaçante Emylina ? Si vous voulez. Drôle, attachante, vivante surtout. Vivante. Bourrée de bon sens, habitée par la question du sens, par le chemin à emprunter aussi – le « telos » dans tous les sens du terme. Elle est chiante quoi : elle pense. S’adapte avec ses limites. Terre à terre et rêveuse Emylina. Pas question de lui faire gober qu’il n’y a qu’une seule Histoire (hégélienne ?), qu’un seul Contrat (rousseauiste ?), qu’un seul « rêve de la planète » (empruntons un peu de vocabulaire aux chamans tiens, ça changera du mono-discours occidental, pour revenir au Même). Elle commence par nous balancer son monde d’un bloc, comme elle nous jetterait son être à la gueule. Ce qui fait que cette Emylina est rare, c’est qu’elle se pose les questions qui la dérangent. Evidemment elle les pose aux autres aussi, comme à ce vieux russe, Grichka, qui se gardera bien de répondre. « Vous m’avez dit quelque chose sur la fonction et l’être ? Vous vous rappelez ? Il secouait la tête, non non non, ravi. « Mais si enfin, la fonction dépasse l’être, une chose de ce style enfin, vous ne pouvez pas avoir oublié quand même ? » Emylina ou l’anti-amnésie. Emylina ou questionner la question. Emylina ou la barrière franchie des clichés.
« Est-ce que dans tout ça il y a de quoi être condamné à mort. A quel moment les mots basculent et condamnent à mort. Je le note dans mon premier A Ne Pas Oublier : demander au poète roumain quels sont les mots à ne pas oublier de ne pas utiliser. »
Résistante Lola Lafon ? Oui, résistante et indignée ; impuissante souvent, jamais résignée. Résister ici c’est Ne Pas Oublier. Ça commence par là. Sur la couverture de l’édition poche un cahier, des mots comme des pense-bêtes… destinés à panser quelque blessure ? « Liberté surveillée ». « Apatride ». « Trop petite ». « Les parents mentent. Et puis ils meurent. » Ne Pas Oublier. Archiver des mots, pas comme on enterre des morts, mais pour nous garder autrement en vie. Car « on ne naît pas vivant, on le devient. » Amusant écho à Simone de Beauvoir, qui ne fait pas résonner seulement sa phrase de femme, de sexe, mais qui fait aussi résonner ses mots d’écrivain : « écrire est un métier qui s’apprend en écrivant ». Pour Emylina, écrire et vivre, c’est pas que c’est pareil, mais ça s’enracine dans la même évidence : ne pas oublier. Ecrire les phrases des autres et des événements. Ne pas oublier : des réminiscences de « l’écriture ou la vie » remontent à la surface. Des histoires d'écriture sur les murs des prisons, de traductions nées de l'emprisonnement. Ne pas oublier : on y a vu la « responsabilité de l’écrivain » de Sartre ou… le « devoir de mémoire » ? Peu de devoirs chez Lola, ou du moins pas de morale. La morale n’existe pas, seule la liberté est là, comme garde-fou sanguin, violent parfois – une adolescente cette Emylina, pourront dire les uns, une garce même. Quant à la mémoire, pas un devoir non, plutôt un « sport de combat » (selon la formule de l’une de ses chansons « Drôle de rage » - Lola Lafon et Leva).
Ne pas oublier, comme un mode d’existence, comme une « philosophie comme manière de vivre »*, où la tête et le corps ne joueraient pas les incohérences. « Je ne voulais que ça, vivre ce qui était en train d’exister, j’avais un besoin de tous ces moments pour après, mais je ne réussissais pas à être tout à fait dans le présent parce qu’il me semblait savoir à l’avance que je ne pourrais pas me rejouer nos gestes et notre état d’affolement contenu, plus tard. J’allais forcément oublier des détails. » Même dans l’amour il ne faudrait pas oublier. Il faudrait pouvoir ne pas oublier. Justement dans l’amour : retenir, ne pas laisser passer – le temps, l’autre, la vie ? Lutter contre la mort ? Ne pas oublier, c’est l’impulsion et le sujet du livre, le propos de la romancière et le mode de sa narratrice. Une nouvelle forme d’autofiction, qui ne raconte pas une vie, des faits ou des gestes, qui ne tombe pas dans l’impudeur ou le narcissisme non : une nouvelle forme d’autofiction qui parle du vivant, qui vit. Ne pas oublier comme une obsession. Comme une passion de la vérité non pas objective ou subjective mais mouvante, gisante. Ne pas oublier comme pour ne pas mourir vivant. Une assertion, une envie une folie bien assise sur une certitude signée Lou-Andréas Salomé : « si tu veux une vie, vole-la ».
Art de vie…
Elle a donné un roman « nouvelle génération » dont la rage ne se noie ni dans l’alcool ni dans l’argent ni dans la drogue. Loin d’être désabusé malgré la lucidité. Un roman « nouvelle génération » dont la rébellion ne pouvait pas couler dans la drogue puisque son mode est le souvenir. Une rébellion qui ne pouvait pas couler dans la drogue puisqu’elle se nourrit, entre autres, de ce choc face à tous ceux qui ne font rien, d’une vie. Une rébellion qui ne pouvait pas couler dans la simple pulsion de mort puisque son mode est une existence consciente, à l’écoute et à l’affût. Agissante. Un roman dont la rage coule dans les rivières de l’art alors, peut-être. Puisque ne pas oublier, c’est écrire, entre autres. Une certaine forme d’amour, l’art, l’écriture ? D’amour du temps, d’amour des autres - car après tout il y a toujours une adresse, non, dans toute démarche créative ? Comme si tout n’était pas perdu…
La place. Certes Emylina est celle qui ne cherche pas d’étiquette, de place à prendre (dans ces cases pré-disposées pour « accueillir »… « tout le monde »). En cela elle est rare. Elle ne cherche que la place de vivre, une place qui n’est pas à prendre ou à laisser, une place qu’elle prend comme naturellement : la sienne. Sinon quoi, sinon il ne reste que l’inconvénient d’être né non ? Mais outre cette absence de place, ou plutôt de case, qu’elle désire, on pourrait dire que dans son rapport à la vie, elle n’est pas « bobo » mais seulement bohème. C’est pas politique et pourtant… c’est marrant, quand on y pense, en France, les bohèmes qui prennent le temps de vivre et qui finissent par en faire quelque chose, ce sont les artistes non ? Les écrivains les poètes les musiciens, les interprètes les… Et les artistes on leur donne bien une place politique non ? On leur donne même une carte, une carte de chômeur pour être précis : intermittent du spectacle = intermittent du travail= chômeur. Emylina n’en parle pas, mais ce qu’elle montre, c’est qu’à cette absence de place pré-vue par la société, la société répond par une place pré-vue et jugeante, une étiquette statutaire – et pas salutaire ! Alors forcément on a pensé à Levinas : il y a de la place, pour l’infini, pour l’autre, dans ce monde ? Ou bien nous sommes dans une totalité.. ?
Si Emylina a un point commun « social » avec d’autres héros du roman « nouvelle génération », c’est le RMI d’abord. Le RMI comme un choix qu’on donne, qu’on laisse. Pour le reste, elle ne propose pas de révolution Lola Lafon, mais ce qui nous a paru sous-jacent, nouveau aussi, c’est cette place du temps comme un ailleurs. C’est l’art comme alternative en somme, l’art comme autre chose, l’art comme imprévu. L’art comme la danse, l’art comme l’écriture. La musique. Et malgré tout le réalisme dont est teinté ce livre plus lucide que romantique, malgré la tyrannie apparente de la narratrice dans ses premières pages, il y a ici comme une victoire de l’amour, de la pulsion de vie en somme, contre la pulsion de mort. De l’être peut-être, sur l’avoir, sur le faire.
Avec un tel livre il était difficile de ne pas penser au « nulle part » de Yasmina Reza, à Levinas à Flaubert même, cet « idiot de la famille » qui fut si longtemps l’obsession de Sartre, Sartre ou l’alternative à Freud, Sartre ou la psychanalyse existentielle »**. Non pas que le deuxième roman de Lola Lafon soit un flot de psychologie accroché à l’autofiction, loin de là (il échappe d’ailleurs à toute parenté freudienne ne serait-ce que par le regard qu’il pose sur le travail). C’est juste que le « projet » qu’on avait pour son héroïne, le « projet » qu’un parent, un milieu, un pays, un monde aurait pu tracer pour elle, elle l’abandonne. Elle ne s’y projette même pas. Ceux qui sont dedans elle les regarde, lucide, vivante : ils sont « affolés d’être encore vivants ». Alors Emylina est aussi cet individu « sain », qui devant la perversion, l’autruche, l’aveugle ou le mensonge, ressent le malaise. La nausée. Elle est cet individu réagissant, ce « vilain petit canard » des uns, cet espoir infini des autres.
Bien sûr « De ça je me console » est aussi un roman de son temps : un livre-monde qui vient bien après le temps du politique, dans ce temps de « crise de la représentation » (et de la démocratie) où ceux qui ont choisi d’agir le font depuis les « nouveaux mouvements sociaux » ou bien, tout simplement, à l’échelle individuelle. Alors ce que l’on retient de Lola Lafon, ce n’est absolument pas un bord politique ou un mal générationnel. Ce que l’on retient c’est d’abord une conception de l’humain – du vivant, contre les « presque-morts ». C’est pour cette raison que l’on place « De ça je me console » bien au-dessus des livres théoriques. C’est peut-être idiot de le rappeler, pourtant dans toute cité il y a, derrière la politique, des méta-principes – philosophiques. Et toute philosophie est adossée à une anthropologie. C’est rien moins qu’une anthropologie, riche de philosophie, de sens et d’imaginaire, que propose « De ça je me console ». Une anthropologie fondée sur la raison et la sensibilité. Sur le réel et l’imaginaire. Une évidence des uns, une folie pour les autres. Mais c’est un roman. Où l’œuvre, le monde de l’œuvre, le monde du texte de Ricoeur se parlent et rebondissent : c’est un roman dans le roman, une sorte de texte qui dirait ce qu’il fait.
Alors l’art (ou l’écriture, ou le vivant !) nous est apparu comme une « alternative » aux romans nouvelle génération. Mais aussi une alternative aux philosophies traditionnelles. Et si l’homme n’était pas un animal politique, mais un animal… sensible ? Que les fourmis s’organisent en cité est une chose, qu’elles chialent devant une œuvre d’art et on en reparlera. Non ? Et si l’homme n’était pas un animal politique, mais un animal… sensible ? Doué de raison certes mais irréductiblement soumis à sa finitude. Pensant et vivant sa finitude de manière unique. Et c’est sur un nouveau rapport au temps que Lola Lafon fonde non pas une révolution, mais une histoire. Car encore une fois : c’est un roman.
Révolution sans histoire, histoire sans révolution
Une révolution je crois, dans le roman « nouvelle génération ». Une révolution aussi, dans la littérature dite d’extrême gauche, qui depuis des années ne faisait rien d’autre que la critique d’un système avec les ressorts de celui-ci, pour ne pas parler du totalitarisme dont certains « penseurs » ont fait preuve, alliant sans pareil absolutisme et mauvaise foi. Pas de critique chez Lola Lafon de la « manipulation », pas d’anthropologie réduisant le citoyen à un être manipulable. Une réalité qui accuse simplement les gens d’être, souvent, ni plus ni moins que ce qu’ils sont. Autrement plus sincère donc, que la littérature théorique nourrie de théories du complot (on pense à Ramonet, Bourdieu, Plenel, Chomsky…).
Pour sûr c’est un roman du XXIème siècle. Même le genre est estampillé mal du siècle : pied total de l’autofiction ! Que Lola Lafon manie à merveille, livrant une authenticité brute, profonde, sans jamais tomber dans l’impudeur. Car c’est surtout un roman qui a les yeux ouverts. Mais essentiellement un roman : une histoire. Qui nous tient, nous embarque, nous fait rire. Nous secoue et nous tire même des larmes, parfois. Une histoire merveilleuse, sinueuse, entière. On a passé en revue les à-côtés et les au-delà de la dimension politique du livre mais… C’est pas politique, de rêver pour travailler, de rêver en travaillant, de travailler à rêver… c’est charnel. Archaïque. Vibrant, vivant.
Ce qui reste c’est un talent fou qui prend au tripes et qui nous donne juste envie de dire : cette fille-là est une écrivain rare, lisez ce livre, bordel, si Rilke est obligatoire Lola Lafon est nécessaire.
* Cf Pierre Hadot, « La Philosophie comme manière de vivre » et « Exercices spirituels et philosophie antique », Livre de Poche, 2003 ** Yasmina Reza, « Nulle part », Livre de poche, Paris, 2007 Lévinas, Totalité et infini : essai sur l'extériorité, Livre de poche, 1990 Sartre, « L’Idiot de la famille », Tel, Gallimard, 1988
A noter…
« De ça je me console » de Lola Lafon
Préface d’Arnaud Cathrine dans l’édition Poche, parue le 9 février 2009 chez J’ai lu 382 pages, 7€ Commander le livre sur Amazon
Actualité : Lola Lafon vient de terminer l'enregistrement de son deuxième album, à paraître.
Auteur : Axelle Emden pour CultureCie.com


Elisabeth Barillé ou le coup de coeur d'Emmanuelle de Boysson
Présidente du Prix Lilas, dont un jury de femmes récompense chaque année une romancière au printemps à La Closerie, Emmanuelle de Boysson collabore à plusieurs journaux dont Marie Claire, VSD, Femmes, Service littéraire et Fémi 9. Romancière et essayiste, cette fringante femme de la rive gauche est aussi mariée et mère de trois enfants. Elle nous livre son coup de cœur de la rentrée littéraire : « Heureux parmi les morts » d’Elisabeth Barillé.




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