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Frédéric Beigbeder, éternel enfant, tombe les masques dans « Un Roman français »
Trublion de la littéraire française contemporaine, Frédéric Beigbeder opère un virage littéraire en cette rentrée 2009. Avec « Un Roman français », son septième roman, une publication autobiographique, l’écrivain, éditeur, critique et fondateur du Prix de Flore, lève le voile sur les blessures d’enfance qui ont forgé son identité lacunaire d’aujourd’hui.
Par Anne-Laure Bovéron
Si Frédéric Beigbeder est un écrivain contemporain salué, il est également connu pour ses frasques, ses excès et ses virées nocturnes. Aujourd’hui, au vu et su de tous, il révèle être un homme accidenté, égaré dans l’absence de souvenirs, et en cela de repères identitaires. Il est un enfant n’ayant pas grandi avec l’assurance de devenir ce qu’il est, mais se construisant par défaut, occultant les douleurs plutôt que de les affronter. Héritage éducatif d’une enfance protégée et silencieuse. Cette fracture, bien dissimulée sous son air assuré d’homme public extraverti, n’est pourtant pas si invisible. D’un mot bredouillé, d’une phrase accrocheuse à double sens, d’une ironie feinte, d’un frêle sourire un lendemain de fête apparaît furtivement l’être fragile et perdu qu’il décrit dans ce livre autobiographique. « Toute ma vie j’ai évité d’être ce livre » inscrit noir sur blanc Frédéric Beigbeder dans la dernière partie de son « Roman français ». Pourtant, il semblerait bien qu’avec cette parution le romancier touche à son but : reconstruire son enfance, et par cette brèche atteindre une forme de libération, d’affranchissement.
« Mon enfance est à réinventer : l’enfance est un roman. La France est une nation amnésique, mon absence de mémoire est la preuve irréfutable de ma nationalité. »
En débutant le roman, difficile de savoir où Frédéric Beigbeder veut en venir. Il détaille son pedigree d’américano-béarnais en revenant sur l’histoire de ses aïeux, puis aligne les références littéraires ou artistiques. Dans les premières pages, il prétend : « J’ai horreur des règlements de comptes familiaux, des autobiographies trop exhibitionnistes, des psychanalyses déguisées en livres et des lavages de linge sale en public. » Mais c’est précisément à cet exercice qu’il se livre, tout en le regrettant : « Mauriac, au début de ses "Mémoires intérieurs", nous donne une leçon de pudeur. S’adressant tendrement à sa famille, il se sacrifie : "Je ne parlerai pas de moi, pour ne pas me condamner à parler de vous." Pourquoi n’ai-je pas moi aussi la force de rester coi ? Un peu de dignité est-elle possible quand on tente de savoir qui l’on est et d’où l’on vient ? » Voilà de quoi déstabiliser les lecteurs… Lecteurs auxquels l’écrivain s’adresse d’ailleurs directement.
« Je n’aurais sans doute pas écrit ce livre si la justice française n’avait pas commencé par rendre publique cette affaire. »
La soirée du 28 janvier 2008 et les 72 heures de garde à vue qui suivirent ont tourné au cauchemar. Cette nuit-là la police embarque le romancier et son ami poète pour flagrant délit de prise de cocaïne sur la voix publique. Le récit de cette « expérience » rythme les retours sur l’enfance du narrateur. Enfermé en cellule de dégrisement du 8e arrondissement parisien l’écrivain cogite et angoisse. Quand il est – étrangement - transféré au Dépôt du Palais de Justice sur l’île de la Cité, un véritable « pourrissoir d’humains » selon l’auteur (cette période d’attente dans les cachots du Dépôt donne lieu à une prise de position politique du romancier), Frédéric Beigbeder se retrouve irrémédiablement confronté à lui-même, à ses trous de mémoire. Pas d’échappatoire possible. Paradoxalement, l’emprisonnement agit sur l’auteur-jet-setter comme un révélateur. « Tapez sur la tête d’un écrivain, il n’en sort rien. Enfermez-le, il recouvre la mémoire. » Le récit prend dès lors son envol. Frédéric Beigbeder s’abandonne et entre sans plus de détours, au cœur du sujet de son roman : lui-même. Prose et réflexions gagnent alors en profondeur et en humanité.
« On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas que l’on va s’en remettre. »
« Mon passé me regarde en face avec consternation. » Quelques fois, lorsqu’il rentre chez lui passablement aviné Frédéric Beigbeder monologue avec le portrait de l’enfant qu’il était. Il lui rend des comptes ou essaie de se protéger de trop de tacites reproches. Dans « Un Roman français » l’auteur ne se cherche pas d’excuses, il se sonde, tout simplement. Pas à pas, il passe en revue ses maigres souvenirs, joue au puzzle avec ce qu’on lui a rapporté de son jeune âge et avec ce qu’il est aujourd’hui. Le constat est souvent amer et peu flatteur. L’auteur ne s’en cache pas. Par surprise, certaines fois, ressurgissent des moments oubliés tels des « boomerangs spatio-temporels ». « L’écriture de ce livre procure la même sensation [que les jeux mystérieux] : "Relie tous les points dans l’ordre numéroté et tu verras alors apparaître … ton enfance-mystère !" »
« Mon enfance rime avec silence, absence, indifférence. Depuis je ne suis qu’un flot d’émotions incapable de déborder. »
En abordant ses ancêtres et leurs legs psychologiques (« Je descends d’un héros mort pour la France et je me suis détruit pour vous, c’est de famille »), son cocon familial et le divorce de ses parents à partir duquel il a été « sagement malheureux » puis l’influence de son grand frère Charles (« Le problème, c’est que Charles est imbattable, il est l’homme parfait. Il ne m’a donc laissé qu’une option : être un homme imparfait. ») le romancier éclaire son cheminement vers l’oubli et la manière dont il a « développé une capacité surhumaine d’oubli, comme un don : l’amnésie comme talent précoce et stratégie de survie. » « A force de faire comme s’il n’y avait pas de problème, il n’y a plus de souvenirs » précise-t-il encore.
« Ecrire un livre sur mon enfance, c’est donc parler de moi au présent. Peter Pan est amnésique. »
Mais cet équilibre précaire ne peut tenir toute une vie – et quel freudien l’ignore ? Frédéric Beigbeder en paie le prix au quotidien, dans ses relations amoureuses ou ses mariages ratés par exemple. En constatant que ses relations aux femmes sont biaisées depuis son adolescence par son manque de confiance en lui, ses complexes physiques, ses multiples déconvenues dans l’ombre de son séducteur de frère, il semble se départir d’un poids. Certes, il « s’étourdit, incapable de grandir », mais désormais, il comprend l’origine profonde de ses réactions et pourquoi il ne pourra jamais se « défaire de l’idée que toute femme qui veut bien de moi est la plus belle du monde. » De multiples évocations à sa fille Chloé (âgée de dix ans) et à l’importance qu’elle tient dans sa vie, étayent le récit. Les déclarations d’amour pour les siens se succèdent. Enfin, Frédéric Beigebder ose écrire ce qu’il n’a jamais pu dire à ses proches : « Depuis que j’ai un enfant, je ne tiens plus à mourir jeune » dit-il, ajoutant ailleurs : « Sans Charles je ne sais plus qui je suis, je suis paumé, cet homme est mon ancre et il ne le sait pas, il croit que je me fiche de lui. Jusqu’à aujourd’hui il est mon principal repère. »
Conscient qu’il ne pouvait demeurer l’électron libre sans racine qu’il souhaitait être ni se vautrer insouciamment dans les « plaisirs fugaces » des nuits artificielles et féeriques, Frédéric Beigbeder renverse la vapeur. Cet opus est comme la base d’un mode d’emploi de sa prise de possession de son être. Désormais, il décide « de ne plus être quelqu’un d’autre. »
« Les nostalgiques de l’enfance sont des gens qui regrettent l’époque où l’on s’occupait d’eux. »
Avec « Un Roman français » Frédéric Beigbeder tombe donc les masques sans pudeur ni retenue. C’est un homme blessé, perdu qui apparaît entre les lignes, un homme dans toutes ses fragilités et ses fautes. Un homme amoché mais qui a heureusement (pour lui comme pour le livre) le courage d’assumer ses erreurs et ses errements, qui se veut juste et honnête vis-à-vis des siens et de lui-même. Avec ce roman, Frédéric Beigbeder ne se culpabilise, il s’explique et s’expose. Il y a bien des années dans cet « Egoïste romantique » qui n’était peut être que cet autre qu’il essaie de ne plus d’être, il se demandait : quand est-ce que l’on cessera de me dire que j’écris des choses jolies, quand est-ce qu’il s’agira de choses belles ? Peut-être que la réponse commence ici. « Denis [l’oncle du romancier] avait raison : dans un roman, l’histoire est un prétexte, un canevas ; l’important c’est l’homme que l’on sent derrière, la personne qui nous parle. A ce jour je n’ai pas trouvé de meilleure définition de ce qu’apporte la littérature : entendre une voix humaine. » Mission accomplie.
Un extrait choisi…
« On peut écrire comme Houdini détache ses liens. L’écriture peut servir de révélateur, au sens photographique du terme. C’est pour cela que j’aime l’autobiographie : il me semble qu’il y a enfouie en nous, une aventure qui ne demande qu’à être découverte, et que si l’on arrive à l’extraire de soi, c’est l’histoire la plus étonnante jamais racontée. "Un jour, mon père a rencontré ma mère, et puis je suis né, et j’ai vécu ma vie." Waow, c’est un truc de maboul quand on y pense. Le reste du monde n’en a probablement rien à foutre, mais c’est notre conte de fées à nous. Certes, ma vie n’est pas plus intéressante que la vôtre, mais elle ne l’est pas moins. C’est juste une vie, et c’est la seule dont je dispose. »
A noter…
Frédéric Beigbeder, « Un Roman français » Aux éditions Grasset. En librairie le 18 août 2009 290 pages, 18€ Commander le livre sur Amazon
Photos 1. Photomontage © CultureCie Studios 2. Frédéric Beigbeder © Denis Rouvre 3. Campagne Galeries Lafayette
Auteur : Anne-Laure Bovéron pour CultureCie.com


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Présidente du Prix Lilas, dont un jury de femmes récompense chaque année une romancière au printemps à La Closerie, Emmanuelle de Boysson collabore à plusieurs journaux dont Marie Claire, VSD, Femmes, Service littéraire et Fémi 9. Romancière et essayiste, cette fringante femme de la rive gauche est aussi mariée et mère de trois enfants. Elle nous livre son coup de cœur de la rentrée littéraire : « Heureux parmi les morts » d’Elisabeth Barillé.




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