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"Héroïne" d’Ann Scott

Avec cette rechute dans son coup de foudre éternel, Ann Scott donne une suite totale à l’histoire d’amour de son deuxième roman, « Superstars ». Une plongée abyssale dans l’obsession de l’évidence, et de l’absence. Un roman très court qu’on lit d’une traite, le souffle pendu aux sms d’une petite diablesse dont les effets résonnent, résonnent, résonnent. Un grand livre d’amour.

« On est combien au monde, combien de milliards ? »

« Superstars » avait Inès. Ici l’héroïne de notre narratrice - alias « tu » - s’appelle Iris. Et les lecteurs du deuxième roman d’Ann Scott ne seront pas étonnés d’apprendre que cette Iris est une réminiscence, une vieille histoire, enfin… de celles qui nous hantent à jamais, quand-même. « Tu » as tout pour être heureuse : un boulot qu’elle aime, un bel appart, de l’argent, des amis, ça pourrait être le meilleur des mondes quoi. Oui mais… un jour elle croit la croiser, la voir, puis le hasard, les coïncidences, la facilité avec laquelle on se persuade souvent d’avoir non pas un destin mais un amour unique, absolu, un amour avorté par la vie et les circonstances, mais un amour, un très cher amour, l’amour, le seul en fait, oui, le seul dont on est la proie comme ça. La facilité avec laquelle on s’engouffre dans ces évidences ressenties jusqu’à retomber, évidemment, en amour total, en dépendance. Car on tombe en amour, oui, on trébuche mais avec le temps on sait, on le voit, le sens interdit, mais les diables sont là qui nous appellent, qui nous regardent, qui nous touchent avant même d’avoir dit un mot, et voilà que ce diable de l’amour lui parle, et « tu » es déjà dedans chérie, dans « cette histoire de merde », parce que malgré ta conscience, tu peux pas t’empêcher d’essayer de la vivre, cette putain d’histoire. Mais l’amour… « l’amour la solitude ». « Héroïne » est l’histoire de cette conjugaison-là.

Il y a des histoires comme ça, des histoires de sens interdits. On se prend la tête, on se prend des murs, on se tape des lapins et on se prend encore à rêver : la réalité est ailleurs, comme si l’estomac pouvait ne pas mentir, comme si nos hauts-de-cœur disaient quelque chose de l’amour de l’autre. Dans ces cas-là on se parle beaucoup à soi, on retourne des tas de trucs dans nos têtes, avec l’absence de l’autre on finirait presque par être deux avec soi, on se dit « tu » tiens, il faut dire qu’on passe pas mal de temps avec soi-même, depuis le temps… « Tu » ! Une idée tellement simple et pourtant si déroutante, abandonner le « je » ou le « elle » pour le « tu ». Dans le personnage il y a déjà cette évidence : « Héroïne » est une histoire d’amour universelle ; « tu », c’est bien la narratrice, mais c’est personne, c’est tout le monde, c’est vous, c’est « toi ». Un « toi » amoureux, quelqu’un qui ne sait plus dire « non ». Qui est touché d’avance, avant même d’être la cible. Alors « tu » es flatté d’être la cible.

« C’est comme les anges qui se cassent la gueule »

Donc « tu » t’engouffres - excuse-moi de conjuguer - l’amour absolu devient une solitude absolue, une amertume de chaque instant, une attente permanente, et les secondes deviennent douloureuses, car évidemment l’amour c’est une drogue, un visage inépuisable, un corps qu’on retrouve, non, pas un corps, son corps, le corps, tu fonds évidemment, tu te liquéfies, tu ne te ressembles plus, tu n’es plus rien, tu ressembles un peu à cette héroïne de « Ni toi ni moi », tu n’as rien chérie, tu n’as plus rien, tu es pathétique évidemment mais tu as tant d’amour qu’on a envie de te dire que tu as tout, tout ce qui est au-delà de l’orgueil et des raisons, tout ce qui vient de loin, tu l’as, même si tu n’as plus grand-chose, même si tu n’es plus grand-chose. Elle est fatale, celle qui te mène par le bout du nez avec son visage angélique. Un peu comme l’amour, ça laisse jamais tranquille. Un peu comme la vie, on n’y échappe pas. Mais vivre… il faudrait pouvoir ne pas choisir entre vivre et aller bien.

Un et un font un. Pas original vous allez me dire, encore une histoire d’amour qui se termine mal, qui n’existe pas, qui est sans autre épaisseur que la chair qu’on y met. Oui, mais la chair littéraire d’Ann Scott est toujours taillée au scalpel, pénétrée, pénétrante : dénuée de toute mièvrerie elle ne laisse place qu’au sang même de ce dont elle parle. De quoi ici ? De fusion, de conjugaison, de confusion. De deux anges qui se cassent la gueule. Oui, l’héroïne c’est « tu », cette narratrice sans nom qui n’a d’autre identité que l’amour fou qu’elle porte à une petite garce. Oui, l’héroïne c’est aussi Inès, c’est l’absente, ou le tiers, ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne voit jamais tellement c’est aveuglant.

Car un et un font souvent trois. Evidemment, la « moitié » c’est un mythe, tout juste ce qu’il reste de soi après, et encore, si on s’en sort, et encore… peut-être qu’on a commencé bien plus tôt à être un demi-soi et puis d’ailleurs, le tout c’est quoi, cette sensation infernale à laquelle on se fie pour rien hein ? L’autre qui se fond en soi, qui nous fait fondre, qui nous confond, alors voilà, c’est déjà trop tard, on est dans la confusion, celle des sentiments qui nous perdent. Ça vaut de l’or, de ressentir ça, oui, « or », « ou » en anglais tiens, c’est amusant, comme si c’était toi ou moi, jamais toi et moi : l’or, au fond, peut-être que ce n’est qu’une image, quelque chose d’inatteignable, comme la beauté qu’on n’attrape pas. « Ou », ça veut dire « soit », ça veut dire « même », ça veut dire « autre »… ça veut dire tout et son contraire quoi, alors vous trouvez ça étonnant, vous, que ce « ou » mène à une simple fatalité, celle de ne plus savoir où l’on est ? Ironie du sort, à se perdre, on pourrait bien finir par se trouver.

« Putain je t’aime »

L’amour, c’est un truc qui finit mal, bon, l’ « Héroïne » d’Ann Scott est un hymne universel à ce trou noir qui nous tient, qui nous hante avant même d’avoir commencé. Un hommage à ce « putain je t’aime » ressenti ou entendu, ce bouleversement total qui peut aller jusqu’au chaos. Ici les envies se croisent, les risques sont pris à sens unique, les peurs jamais vaincues et l’autre, et bien l’autre échappe tout simplement. C’est un ange tombé du ciel, c’est le diable qui nous tombe sur la gueule. C’est pas le propre de l’amour, de nous toucher comme ça ? Non, vous n’avez encore jamais lu ça. Pourquoi ? « Parce que », comme dirait Barbara.

On pourrait répéter mille fois combien Ann Scott est la meilleure des réalisatrices de la littérature, elle avoue ne pas lire Duras quand elle écrit, l’emprunte serait trop grande… Aucune copie évidemment, que du Ann Scott pur et tendre. Et pourtant au début avec son style à elle et les mots qui sont ceux des livres d’aujourd’hui, on retrouve bien ces débuts de « L’Amant » : c’est un livre, c’est un film. D’ailleurs « tu » commences par ça : « tu es bien le genre de personne à imaginer que tu es dans un film. Quand il t’arrive un sale truc, c’est toujours comme ça que tu parviens à t’en sortir. Rien de tel que ce recul pour dédramatiser. » C’est ça quand on réalise d’emblée la gravité de la situation, quand on réalise dès le départ que l’amour est là, qu’on est perdu, mais dès les premières phrases on sent bien que c’est comme l’histoire de l’homme de la Chine du Nord : c’est l’amour, qui s’est perdu.

Alors on cherche, on cherche où, on cherche comment, on cherche pourquoi. Rien de tel que d’écrire un livre pour tourner la page, c’est bien connu, la littérature est thérapeutique, d’ailleurs les psys appellent ça la « sublimation ». Sublimer, oui, Ann Scott sait faire ça. C’est dans les cordes de son écriture, alors cette plume devient brutalement le nid du corps-à-cœur éternel. Une fragilité, anéantie, noircit les pages, avec lucidité, ironie, humour, comme d’habitude. On y est. Embarqués sur les traces de la certitude ou du mensonge, guettant les signes qui hantent une narratrice dont la maladie est contagieuse : « Putain je t’aime », c’est ce qui coule dans nos veines encore longtemps après avoir refermé le livre.


Extraits choisis…

« A cet instant, elle est telle que tu l’avais prise en pleine gueule cinq ans plus tôt. Sourcils froncés, bouche entrouverte dans un rictus presque douloureux – une urgence que tu pourrais toucher du bout du doigt. On a généralement du mal à voir quelque chose dans des yeux noirs, mais là, c’est comme si un passage s’était ouvert. Tu vacilles au bord d’un gouffre d’une profondeur vertigineuse. Tu sais qu’à la seconde où ses lèvres vont toucher les tiennes, le sol, ou plutôt le matelas dans lequel tu es enfoncée, va s’ouvrir comme une trappe et tu vas tomber dans le vide. Je peux plus attendre, elle siffle entre ses dents. Et empoignant tes cheveux d’une main, elle remonte vers ta bouche. » (p.53)

« Tu voudrais croire que tu es de ces gens pour lesquels travailler coule de source, mais ce n’est pas le cas. La moindre contrariété, le moindre accès de flemme, la moindre allégresse ont tendance à te plonger dans la contemplation de toi-même. Tu es donc fière de constater que pour une fois – pour la première fois peut-être – l’image que quelqu’un a de toi te pousse à donner le meilleur de toi-même. » (p.64)

« On est combien au monde, combien de milliards ?
Combien de gens en train de crever à cette seconde, combien d’autres en train de naître ?
Et nous on est là à fixer sur l’odeur d’une nuit, d’une seule. Sur un poignet, une nuque, une mèche de cheveux. Et pendant des années ça brûle chaque fois qu’on y pense. Puis ça s’estompe, ensuite, à force, mais pour revenir encore plus fort, plus clair, d’une autre manière, comme une maladie qui s’appellerait la vie. » (p.148-149)


A noter…

« Héroïne » d’Ann Scott
Première publication : 17 août 2005, Flammarion, littérature française
Poche : J’ai lu, Nouvelle génération, 2006
155 pages
4,80€

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Le 15-07-06 - 10:15

Auteur : Axelle Emden pour CultureCie.com

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