Justine Lévy : entre mère et fille, entre femme et enfant
5 ans que Justine Lévy se fait attendre ! « Mauvaise fille » était donc l’un des livres les plus attendus de cette rentrée. Un troisième roman qui s’atèle, comme le premier déjà, aux liens mère-fille. Tout en reprenant les personnages du deuxième, « Rien de grave ». Plus de 10 ans après un premier « Rendez-vous » autofictionnel, l’ombre de la mort vient planer sur cette relation impossible, troublée encore par les doutes de la maternité d’une... « mauvaise fille » ? Un récit poignant.
Par Anne-Laure Bovéron & Axelle Emden
Troisième rendez-vous de Justine Lévy...
On se souvient assez peu du premier roman de Justine Lévy, longue lettre pourtant bouleversante dans laquelle la narratrice attend sa mère qui, encore une fois, ne vient pas. Justine avait alors vingt ans, et rétorquait à Pivot : « on ne change pas de nom quand on s’appelle Lévy ! » Dressant le portrait d’une « mauvaise mère » et tout à la fois d’une femme fascinante, « Le Rendez-vous » était une déclaration d’amour et un amas de souvenirs accusateurs, qui disait en filigrane « rendez-vous compte ». S’y jouaient les actes et les actes manqués d’une femme désarmante, d’une fille forcée à devenir adulte à l’âge de l’enfance et en toile de fond se dessinait un père modèle et adoré, à la figure de sauveur.
« Je t’attendrai toujours. C’est ainsi que je te retrouve. » (Le Rendez-vous)
C’est sur cette relation mère-fille que Justine Lévy revient dans son troisième roman, alors qu’elle s’apprête à devenir elle-même maman et que sa mère, elle, s’apprête à partir. Une relation toujours complexe, mais plus encore entre cette enfant timide, effacée puis rebelle et une mère hors norme, loin des stéréotypes de la « bonne maman », comme le dépeignait déjà « Le Rendez-vous ». Ce qui a changé depuis le temps d'alors, c'est que cette mère tant attendue qui finissait « toujours par arriver » va bel et bien finir par partir pour ne plus revenir. Un récit romancé poignant que ce troisième livre, qui s’est fait attendre cinq ans. Le temps du deuil, le temps de trouver la force d’évoquer avec plus de légèreté et de mordant la maladie et la mort, le temps aussi de saisir les instants de ravissement de la maternité.
...éternel et grave mal de mère
Mais c’est d’une publication bien plus populaire que cette « Mauvaise fille » tire ses personnages. « Rien de grave », deuxième roman de Justine Lévy, avait beaucoup fait parler de lui. D’une part pour son style : un texte comme un bloc, sans aucune ponctuation ou presque, écrit comme on se parle dans sa tête. Il narrait l’histoire d’une femme plongée dans la violence de l’amour volé, plongeant dans la dépendance aux drogues, habitée par la perte d’êtres chers. D’autre part, le livre de la fille de BHL alimenta évidemment les pages people car il était question d’un roman autobiographique, où Carla Bruni, celle qui avait été la maîtresse du père de Raphaël Enthoven, devenait la voleuse d’un premier amour… nommé Raphaël Enthoven.
Certes, « Rien de grave » revenait sur la rupture - surmédiatisée - de Justine et Raphaël mais « l’affaire » n’enlève rien à la puissance de ce roman, ni à son audace. Quant au sujet, sans doute fût-il raté par son auteur comme son public, puisque Justine Lévy confiait il y a quelques jours à Match qu’il s’agissait… d’un livre sur sa mère.
« Le sujet n’était pas Carla Bruni mais ma mère. J’ai mal vécu cette période où je devais me justifier d’avoir écrit. Mais maintenant c’est loin de moi... D’une certaine manière, c’est quand même grâce à elle que j’ai rencontré mon mari, que j’ai fait des enfants, que j’ai écrit un livre dont je suis très fière... » (Justine Lévy dans Paris Match)
Dans « Mauvaise fille », il est toujours question d’amour, celui qui unit mère et fille. Mais il est aussi et surtout question de décès. Une parution évidemment très personnelle – Isabelle Doutreluigne est décédée en 2004 - et assumée comme telle par la jeune écrivain, à laquelle le « roman » permet de ne pas se censurer tout en s’arrangeant avec les faits – dont la littérature se fiche éperdument.
Bien avant sa sortie officielle en librairie (le 16 septembre) le nom de Justine Lévy courait sur bien des lèvres. Tant au sujet du tirage de son livre (100 000 exemplaires, soit le deuxième plus important de la rentrée 2009 après ceux d'Amélie Nothomb et Carlos Ruiz Zafon qui caracolent tous deux à 200 000) que pour la qualité de ses écrits. Roman star de la rentrée « Mauvaise fille » figure en outre sur les listes des premières sélections du Goncourt et du Médicis.
Face à la mort
Devenir mère n’est pas forcément une révélation magique, pas aussi idyllique et évidente que la légende le prétend encore souvent. Justine Lévy ne le cache pas. Pour son héroïne, qui porte le même prénom que celle de « Rien de grave », Louise, même la grossesse se révèle difficile, longue, angoissante. Les réflexions des gens, des femmes enceintes autour d’elle l’agacent. Ses peurs se mêlent les unes aux autres. Elle craint par exemple de blesser l’enfant qui grandit en elle par ses écarts médicamenteux, par le tabac, par sa tristesse… Et bien sûr comme toute future maman, elle doute de ses capacités à veiller sur son bébé. Mais plus que les autres peut-être, au vu de son passé d’enfant : une « mauvaise fille » élevée par une « mauvaise mère » peut-elle éduquer dignement ses propres enfants ?
Au-delà de ces interrogations, pour Louise les choses sont plus complexes encore. Alors qu’elle s’apprête à donner la vie, elle assiste à l’agonie de sa mère, Alice (alias Isabelle donc, ex-mannequin). Une femme superbe, dotée d’un potentiel énorme mais en marge de toute norme, rêveuse au charme proprement fou, bref, complètement inadaptée socialement. Elle n’en reste pas moins une mère, et est aimée en tant que telle malgré bien des entraves au rôle convenu de bonne maman.
Bonne ou mauvaise, une fille n’en reste pas moins une fille : comme tous les enfants, la narratrice considère que les parents n’ont pas le droit de mourir. Encore moins à ce moment là selon Louise. Colère, inquiétudes et hormones ne font pas bon ménage…
Les blessures de la culpabilité
Si d’un point de vue extérieur il est aisé d’acculer Alice et ses mauvais traitements, pour Louise, elle ne semble pas être une mauvaise mère pour autant : elle sait aimer, malgré tout. Là est peut-être la différence entre une bonne et une mauvaise mère, entre une mère présente mais qui agit mal, et une mère indifférente, impossible, incroyable, désarmante.
Louise est donc prise en otage par le cancer que subit sa mère, par ses souffrances. Elle partage tout pour ne pas l’abandonner. Depuis toujours d’ailleurs, elle participe au bonheur et au bien-être de sa maman. En commettant des larsens dans le seul but de lui faire plaisir avec des cadeaux convoités qu’elle volait ou en courbant le dos, en s’effaçant, en étant une petite fille débrouillarde alors qu’elle aurait pu s’insurger.
Mais la culpabilité la dévore et elle ne s’épargne rien. Elle se juge, durement, pour des fautes qui n’en sont pas. D’où le titre du roman : « Mauvaise fille » parce qu’elle n’a pas su trouver les mots pour soulager sa mère ni pour lui annoncer sa grossesse, et par là même lui donner une raison de plus de se battre, un nouveau rôle à jouer dans son existence. « Mauvaise fille » peut-être aussi en écho à une douleur et une colère de n’avoir pas pu la sauver. Coupable, donc, devant l’impossible, la fatalité, l’amour. Car en chacune de ses incertitudes, chacun de ses actes, Louise aime sa mère, et le lui prouve. Jusque dans sa culpabilité. C’est aussi ce constat que ne semble pas toujours faire Louise, qui la rend si attachante et qui rend le récit si intense.
« Et devant la petite croix bleue qui signifie que tout a changé, que je suis embarquée dans une nouvelle aventure, une nouvelle vie, que j’aurai quelqu’un d’autre à aimer, que quelqu’un va arriver que je vais aimer plus que moi-même et que ma mère, je me mets à pleurer. De joie. Mais aussi de peur, et de honte, et de culpabilité. C’est pas comme si j’avais tout planifié, bien sûr. Je ne me suis pas dit, un matin, voilà, un enfant un mari, une belle-mère, une nouvelle mère. N’empêche. C’est aussi le début de la longue agonie de maman. Et quelque chose, en moi, ne se pardonne pas d’avoir fait ça. »
Dans l’esprit et le cœur de Louise, tout s’entrechoque, se contredit. Elle a le sentiment de trahir Alice, de lui voler sa vie pour la donner à sa fille, de lui prendre sa place de mère pour le devenir à son tour, de la pousser vers la sortie. Cela donne lieu à des interprétations parfois surprenantes. Elle se demande notamment si les coups de pied de sa petite fille, Angèle, sont des rappels à l’ordre de la vie ou si sa propre mère se manifeste en elle. Si les nausées liées à la grossesse sont une façon de souffrir avec sa mère. Elle traque, repère, décèle et espère en Angèle les héritages d’Alice.
Entre manifestations de joie - certes réservées - pour un bonheur à venir, bouleversements paralysants, absence d’échappatoire face à une mort annoncée et tristesse gluante du deuil, Louise lutte. Pour sa mère, pour elle, contre elle, pour sa fille à naître. Il est donc question d’une traversée houleuse, de réflexions, d’étapes à franchir, de droit à s’accorder et d’un apprentissage de la fatalité, dans lequel Louise ne devra pas s’oublier ni oublier son enfant. Il lui faudra trouver des compromis, un peu de vivacité et de confiance pour se faire à l’idée qu’elle est une fille sans mère.
Un roman simple par son lexique et sa construction, mais truffé d’images terriblement fortes. Touchant, profond par ses raisonnements, ses regards portés sur la vie. Sans compter qu’en touchant à la maladie, aux hôpitaux français, aux fins de vies abandonnées, Justine Lévy dépeint de célèbres réalités sociologiques. Quant à la naissance et à la mort, à l’enfance et à l’éternelle culpabilité, ils sont simplement des thèmes qui relèvent de la marche du monde, des thèmes condensés ici de manière personnelle et, comme souvent avec Justine Lévy, troublante.
Extraits choisis...
« J'arrive du monde des vivants, j'ai de la pluie accrochée aux cils, j'embrasse maman, elle est brûlante. Ce qui me trouble, ce n'est pas son visage émacié, méconnaissable, c'est son odeur : avant, elle avait un parfum qui... changeait à mesure que l'on s'approchait, c'était comme un secret; maintenant, elle a une odeur. »
« .... alors je disais merci, merci, je disais merci pour tout de toute façon, c'était comme un tic, ou une manie, tantôt je m'excusais tantôt je disais merci. »
A noter…
Justine Lévy, « Mauvaise fille »
208 pages, 16,50€
Aux éditions Stock
En librairie depuis le 16 septembre 2009
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Photos © Nicolas Urlacher. Série « 4 saisons / Eté / A ma mère »