« Le Marché des amants » de Christine Angot
Un bruit court depuis quelques temps : Christine Angot, qui a rejoint Le Seuil, sort un livre sur sa passion avec Doc Gynéco – « wahoo génial des dessous littéraires dentelés de rap, on va peut-être savoir comment ils baisent ». On ne rentrera pas dans les considérations people. « Le Marché des amants » est un roman d’amour. Pas une longue figure de style. Une histoire brute sur le regard. Sur la peur. Pertinente, douce, sensible. Sincère. Difficile à lâcher.
Ça commence avec Marc. Christine le rencontre : un trouble avec cet homme de son milieu, à peu près de son âge, marié évidemment, autrement ce serait trop simple. Ces ceux-là parlent le même langage, mais tout est flou, peut-être autant qu’avec Bruno, ce coup de foudre improbable rencontré à Brive, un soir après un salon du livre. Pourquoi il y a une hésitation ou pourquoi il y a eu cette rencontre avec Marc, après tout Marc n’aurait pu que passer, si elle s’y arrête c’est qu’il doit y avoir des raisons, alors c’est d’un autre trouble qu’il faut parler, une autre histoire qu’il faut raconter : celle qu’elle a vécue et qu’elle vit avec Bruno alias Doc Gynéco. Le suspense d’un livre d’amour est toujours théoriquement mince : l’un, l’autre, un troisième ? Et est-ce qu’on s’en sort, à la fin ? En fond ce que Christine Angot se demande, c’est si tout est déjà écrit. Empêtrés que nous sommes tous dans des passés, des enfances, des géographies, des socialités et parfois des croyances… « l’amour la liberté », tel pourrait être le sous-titre de ce livre injustement jugé.
« La vraie vie, découverte, éclaircie, c’est la littérature. » (Proust cité par Doc)
Oui, « Le Marché des amants » est une autofiction, le roman ne masque pas ses amoureux sous de faux noms. On laissera les autres fustiger l’impudeur et réduire l’autofiction à la littérature-témoignage ou sans estomac, parler de marketing même pourquoi pas. Mais l’impudeur c’est écrire tout court, et écrire c’est peut-être d’abord mettre des mots qu’on n’arrive pas à dire, les uns derrière les autres noir sur blanc, et comme cette petite-fille devenue grande n’est pas si trouillarde, elle le hurle, là : « ce dont vous parlez, là, c’est de mon amour à moi. » Un amour pur, sincère, violent. Comme on n’en trouve pas que dans les romans, comme on en trouve dans la vie aussi, à condition d’avoir le courage de les vivre. Courage, folie douce ? Oui, il faut du laisser-aller. Pas de magie si on ne se laisse pas tomber un peu une fois que l’évidence est là. Mais c’est aussi de risque qu’il s’agit. Evidemment l’amour c’est toujours sans garantie, mais être amants, être amants quand on s’aime c’est quoi ? Folie pure oui, suicide si vous voulez : y’a des « sens interdits » comme disait Camille Laurens dans « Ni toi ni moi », avant que son personnage ne s’efface devant l’amour au point de n’être « plus rien ». Ce roman-là aussi, est « la banlieue d’un serment ».
C’est une histoire d’amour improbable, mais l’amour c’est toujours improbable non ? Pas à ce point-là c’est sûr, l’auteur de « L’Inceste » avec le Doc, « t’es ma salope à moi » contre le Prix de Flore, oui, on imagine que ça ait pu choquer, les années d’écart non, mais la couleur, le rap et la littérature : les « milieux ». Ces deux-là sont de nulle part, il fallait bien qu’ils se rencontrent, ils sont d’ailleurs. Elle jamais à sa place, lui qu’on croit toujours planant ; le poids des racines et des cultures. Le nom juif, la mère simple, le père bourgeois et incestueux pour elle ; la rue et la violence de la porte de La Chapelle, la mixité inscrite dans sa peau à lui… la recherche éternelle de l’identité pour eux deux : se trouver au présent, se trouver dans l’amour, se trouver tout court. Frappés par l’amour, les personnages n’en restent pas moins habités par leurs peurs, des peurs d’enfants, des peurs d’adultes, des peurs existentielles qui redoublent le trouble et la peur de l’amour : « qui suis-je ? » est le fil rouge de cette histoire que les autres voient « sans avenir ».
Et eux ? Eux ils se font des promesses, se posent des questions et répondent à voix haute, eux ils ont peur de l’abandon, « ils s’aiment comme des enfants » dit la chanson, évidemment que c’est niais l’amour, qu’on s’appelle Angot ou Lolita… ils s’aiment alors ils y croient, aveuglément parfois ou bien au contraire ils invalident les évidences, éblouis par des choses qui n’existent pas: des causes à effets inventés, des paranoïas qui s’incrustent, des paniques qui fissurent les montagnes amoureuses. Eux ils sont libres… libres de s’aimer mais lui n’est pas libre tous les jours, il a trois enfants, une femme aussi mais il est célibataire. Et il y a sa fille à elle, Léonore, dans la chambre d’à-côté. C’est « l’amour moderne » dirait Joncour. Alors le manque. Qui fait durer le désir sans doute, qui fout la merde aussi.
« Difficile liberté » ou « liberté commandement » (parce qu’il lit Levinas)
Deux personnages foncièrement libres et foncièrement amoureux, tous deux en quête de soi et de l’autre, il y a un hic forcément, on n’a pas inventé la liberté qui s’arrête là où commence celle de l’autre, ni l’amour aliénant qui l’entrave. Lui et ses horaires impossibles. Elle qui croit devenir lucide quand les juges brouillent sa vue. Son cœur qui la rappelle à la réalité. Ils s’aiment d’une liberté totale, qui les fait changer, qui leur demande de se souvenir et de trouver qui ils sont. Trouver pour lui c’est balayer des drames, « c’est du passé », mais rester soi-même c’est aussi être fidèle à des valeurs familiales et culturelles, « pas oublier d’où je viens »… rester à sa place alors, quitte à s’enfermer un peu dans l’image que les autres ont de lui ? Question ouverte, reste que cette quête d’identité passe fatalement pour l’un comme pour l’autre par le social. On y échappe pas éternellement, à la zone géographique parisienne, au groupe auquel se rattacher, aux dîners à la con, aux mondanités même pas jalouses, juste incapables de comprendre, sans l’envie d’ailleurs de comprendre. Et les amis qui savent et qui veulent du bien, les amis pas vraiment curieux au fond, rassurés par le joli couple idéal et lisse qui les attendent à la maison, les amis qui n’ont plus besoin de vibrer puisqu’ils ont trouvé la vie, ou qu’ils sont passés à-côté. Ça, ce sont ses amis à elle. Ceux de Bruno le savent dans sa « love story », reste que de les voir ces amis-là, c’est au coin d’une rue sur un scooter à une heure du mat’.
L’accident de la vie se poursuit, ils ont décidé de se rentrer dedans pour de bon, la magie opère mais les libertés ont peur. « Il était Valmont, il me disait que j’étais Tourvel et qu’il allait mourir. » Evidemment aimer c’est toujours accepter de plus vraiment savoir où on habite, s’extraire un peu du monde, s’envoler, être amoureux ça fait dérailler les certitudes et l’identité qui va avec, être soi soudain c’est être ailleurs, être deux, mais la fusion ne dépasse pas les instants, et dans la vie ils sont seuls, elle autant que lui. Et la vie, parlons-en de la vie à dérégler, de la vie qui suit pas son cours, de l’incompréhension totale qui menace à chaque seconde, parce que les cultures s’entrechoquent, parce qu’ils ont peur comme tout le monde même si des peurs elle en surmonte avec lui, plein. Et les paparazzi qui volent, et les viols qui restent là silencieux, et les autres qui jugent, qui se marrent, des cons qu’elle croit, elle, la « femme plus âgée », petite enfant en proie au jugement social, effondrée en quelques secondes dans les sanglots, comme si la vérité pouvait sortir de la bouche d’un adulte. Elle n’a pas les armes pour échapper à cette bienveillance.
Et au fond lui non plus, ou s’il échappe aux autres il n’échappe pas à ses propres complexes, il serait là peut-être le « vice » inventé de la « misère », une misère simplement humaine. S’emballer sans raison, péter un câble comme par superstition, la peur soudaine que tout ça ne soit pas vrai, juste un jeu, et comment convaincre autrement qu’en aimant, comment en donner, des preuves ? Le vice dans cette histoire c’est la névrose universelle qui fait qu’on s’enferme, c’est la trace du passé qui n’a jamais la même forme, alors c’est faire rire la galerie ou attendre des intellos qu’ils parlent d’autre chose que de futilité… Les mois passent, l’amour les comble en même temps qu’il fait redoubler leur crise de légitimité identitaire.
Le propre des amants de Christine Angot, c’est d’être en crise avant même de tomber en amour : entre la quête de soi, le sentiment intime d’illégitimité et une évidente recherche de reconnaissance, les personnages se trouvent absolument et sont en même temps condamnés à se fuir. Libres. Au point de dompter toutes les peurs ? Deux libertés amoureuses… libres dans leurs propres maisons ? Freud est dans les interlignes et si elle regarde l’analyste dans les yeux, elle peut plus parler.
« Il croyait que faire des déclarations ça n’engageait à rien, comme essayer un vêtement dans un magasin. »
Christine Angot raconte simplement, les attentes, les messages, les émotions, les impossibles, déroulant les méandres de cette banale histoire de fous avec en toile de fond les rêves qui révèlent l’inconscient et l’hypersensibilité maladive qui encombre le réel. L’ombre des passés orchestre encore les comportements, avec celle des juges trop présents. Et l’avenir dans tout ça ? L’avenir c’est la peur absolue, le flou total, c’est « le marché des amants » enraciné dans une expression paternelle raciste et habilement redéfinie. Finalement Marc ou Bruno c’est pareil, c’est vivre heureux cachés, le reste du temps on devient dingue, et c’est le plus clair du temps qu’on passe dans le flou. Vivre au présent c’est presque la garantie que ça dure, mais les promesses ne se rattachent à rien d’autre que des instants, l’avenir c’est se revoir, l’avenir c’est demain, avec l’un comme avec l’autre. Et même si Bruno voulait un enfant, l’avenir ça n’existe pas, c’est une idée qui rend malade d’amour un peu plus tous les jours, quand deux être entiers veulent se laisser croire qu’ils peuvent se laisser vivre, quand l’impossible est consommé, est-ce que c’est une histoire, est-ce que ça peut-être autre chose qu’une éternelle liaison dangereuse ?
Tous les amoureux sont à la même enseigne, « aimer belle enfant c’est la moitié de croire » chante Alexandre Kinn… mais les amants n’ont pas de couverture douce comme les mariés dans laquelle se rassurer, pas de parachute de secours dans lequel s’envelopper. Etre amant c’est être à découvert, savoir plus qu’ailleurs que ce qu’on dit n’est valable que sur l’instant. Il y a tout à reconstruire à chaque fois ou presque. « Le marché des amants » c’est une aventure avec des lendemains qui chantent au mieux au dernier moment. Le cadre des gens qui baisent, pour des gens qui s’aiment, ça rend dingue. On valse avec le drame comme ça, avec le tiers en suspens et la peur du vide en permanence.
De ces réalités concrètes et psychiques Christine Angot dresse un portrait fin, traquant les traces des maux de deux êtres qui se donnent sans jamais rien avoir, dessinant les entrelacs d’un néant toujours momentanément comblé par des retrouvailles. Sa poésie est dans l’abandon de son style habituel : un ton épuré, l’histoire qui coule comme de l’encre entre les doigts et qui nous échappe. On se fend de quelques fous-rires, des rumeurs rapportées, des expressions désuètes ou des mots par les rappeurs inventés ; l’histoire qu’elle raconte elle est dans les mots, les mondes qui se rencontrent ils sont dans les mots. Le tragicomique allège le souffle des cœurs en suspens. On pense que ça va mal finir, on tourne les pages plus vite que son phrasé à lui.
« Comme les fondus enchaînés, les fading, les superpositions d’images successives qui n’en font qu’une. »
« Le Marché des amants » c’est un chassé-croisé entre celui qu’on est et celui qu’on devient quand on aime, celui qu’on voit et celui qui est, celui qu’on veut et celui qu’on voudrait être ; c’est un labyrinthe semé d’embuches entre soi, l’autre et les autres. Elle voudrait être lui, elle ne sait plus qui elle est, peut-être qu’elle n’a jamais su, qu’elle ne saura jamais, qu’il faudrait cesser de chercher pour trouver. Elle ne supporte pas quand il la met dans le lot, le « vous » de ce milieu-là dans lequel elle ne se reconnaît pas. Il dit qu’elle a pas eu à se battre. Comme si pour s’en sortir on partait tous du même drame, comme si les vilains petits canards étaient tous jumeaux. Elle voudrait être lui, mais lui c’est elle qu’il aime, c’est pas original l’amour, c’est jamais original et toujours unique à l’image des romans qui les racontent, il ne s’aime pas tant que ça lui, et elle non plus, ce n’est pas une narcisse qui se raconte.
Ce qui se raconte c’est l’incompréhension dans laquelle l’amour nous laisse : comment l’autre peut nous aimer ? Ne pas y croire parce que c’est pas possible, ne pas y croire parce qu’on l’admire, alors que soi, on se cherche sans se trouver, le soi c’est jamais grand-chose face à l’amour, ce miracle incarné. C’est de ce miroir impalpable dont il s’agit : la distance de l’amour, l’équilibre impossible qui fait qu’on se prend sans s’étouffer, et qu’on tient la distance. La distance de l’altérité, ce mystère total qui fait durer dans le temps. Ici la distance est plus visible qu’ailleurs, à cause des frontières géographiques, générationnelles, artistiques, sociales. La démocratie de Rosanvallon est celle du « peuple introuvable ». L’amour d’Angot, c’est l’autre introuvable. Aux frontières de la perte de soi.
Extraits choisis…
« On m’avait commandé un texte sur le je. Je lisais le début à Bruno, il me téléphonait plus tard. (…) Je cherchais le soir sur Internet, c’était une phrase de Freud, traduite par Lacan, commentée sur des dizaines de pages Où c’était je dois advenir. Où Ce était, Je doit advenir. Plusieurs traductions existaient. Bruno, avec son bac G et sa réputation d’imbécile, au milieu de toutes les phrases possibles, me donnait celle-là. Wo es war soll ich werden. Depuis Je est un autre il avait raison, bien sûr c’était la phrase à explorer. » (page 187)
« Je présentais Jean à mon père, pour qu’il lui dise d’arrêter, moi j’avais échoué. Quelques jours plus tard, sur le ton des choses qu’il fallait que je sache, mon père me disait que « sur le marché des amants un Noir vaut moins qu’un Blanc ». Que c’était une évidence, c’était presque son rôle de père, éducatif, de me prévenir. Je le racontais à Bruno. Il me disait :ah bon, que sur le marché des amants ? Je savais pas qu’il y avait que sur le marché des amants, ça va bien alors. » (page 213)
« L’idée de la psychanalyse par curiosité me révoltait. Le côté petit monsieur, le contentement de soi, l’arrogance. Faire les choses par curiosité. Aimer par curiosité aussi alors. Vivre par curiosité et ne pas se suicider pour voir ce qui va se passer. Ne pas rater le spectacle en cours, ne pas quitter le siège numéroté auquel on a droit, les yeux à un mètre au-dessus du plateau et la distance du milieu de la scène correspondant à la largeur du cadre, dans le théâtre à l’italienne c’est la place idéale. » (page 289)

A noter…
« Le marché des amants » de Christine Angot
En poche chez Points le 20 août 2009 - Commander le livre sur Amazon
Paru le 21 août 2008 au Seuil - Collection Cadre rouge
317 pages, 19€90 | Lien Amazon
Première publication de cet article : 3/9/2008
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