« Le Voyage d’hiver » : Amélie Nothomb sur les arêtes tranchantes de l’amour fou
Fidèle au poste, Amélie Nothomb fait sa rentrée littéraire avec son dix-huitième opus : « Le Voyage d’hiver », fidèlement publié aux éditions Albin Michel. Avec un titre schubertien et une quatrième de couverture ambiguë (« il n’y a pas d’échec amoureux »), la romancière a, cette année encore, aiguisé les curiosités. Un roman d’amour et de folie relevé par l’humour et le style inimitables de l’auteur belge.
Par Anne-Laure Bovéron
Si « Le Fait du prince » paru en 2008 avait ravi les lecteurs d’Amélie Nothomb et si « Ni d’Eve ni d’Adam » publié en 2007 avait fait l’unanimité, cette nouvelle publication devrait récolter des avis plus partagés, à l’instar d’ « Acide sulfurique » (2005) ou « Journal d’Hirondelle » (2006). Il faut dire qu’Amélie Nothomb fait partie de ces écrivains qui ne laissent pas indifférent, et qui enchantent ou agacent. Enchantent plus souvent, à en croire les ventes !
« Pour vous, un écrivain gentil, ça écrit de gentils livres ? »
Avec « Le Voyage d’hiver » Amélie Nothomb explore sous un nouvel angle quelques uns des thèmes qui lui sont chers : la beauté et la laideur (physique ou morale), le bien et le mal ; elle joue avec les prénoms, les initiales et leur signification ; évoque les effets de la musique sur l’être humain - ici Franz Schubert, dont l’une des dernières créations en vingt quatre lierder « Winterreise » a légué son titre au roman ainsi qu’au groupe britannique Aphex Twin, compositeur phare de musique électronique. Ici l’écrivain pousse ses personnages jusqu’aux méandres, jusqu’aux frontières… du malsain - une remarque qui sans doute reviendra souvent dans les critiques négatives. Frontières des sentiments, de l’amour qui toise la haine de près, de l’expérience psychédélique aussi… Le tout est un voyage. Un voyage qui traverse le limpide et le trouble.
« Il n’est pas d’exemple humain d’attentat contre la laideur.
Elle ne passionne pas assez pour justifier tant d’effort. »
Difficile d’esquisser l’histoire de ce livre sans déflorer le suspens. Toujours est-il que dès la première page, Zoïle, le narrateur, annonce la couleur : il va faire exploser l’avion de 13h30 au départ de Roissy-Charles-de-Gaulle, l’un des deux aéroports de Paris. En quatre heures Zoïle confie à son premier et ultime journal intime ses pensées clairvoyantes sur l’injustice de son acte. Il les aligne « sans ironie ». De lui, comme de ses écrits, il ne restera rien. Il est le seul destinataire de ses propres aveux. Ils ne sont pas destinés à éclairer son comportement ni à le déculpabiliser. Ils lui servent seulement à écouler le temps d’attente et à retracer le fil de son existence.
Dans ces lignes, Zoïle revient sur sa rencontre amoureuse avec Astrolabe, une jeune femme délicieuse et altruiste flanquée d’une colocataire « authentique et singulière », une « anormale légère » qui hérite du surnom de « neuneu ». Cette « créature poussant des borborygmes joyeux » n’est autre que l’incarnation romanesque, un rien caricaturale, de la vision qu’Amélie Nothomb a d’elle-même. L’anti-héros porte le nom d’un « crétin odieux et ridicule », un sophiste grec dont, peut-être, a-t-il hérité de la fallacieuse sagesse. Quant à Astrolabe, elle doit son prénom (masculin) à sa filiation : elle est l’enfant unique d’une Héloïse et d’un Pierre, comme les deux amants moyenâgeux malheureux, Héloïse et Abélard.
La triangulation posée, la trame de cet amour esquissée, il est aisé de deviner ce que Zoïle avoue quelques pages après le récit de ses premières rencontres avec Astrolabe : « Astrolabe : c’est évidemment pour elle que je m’apprête à détourner cet avion. Elle serait horrifiée de cette idée. Tant pis : il y a des femmes qu’il faut aimer malgré elles et des actes qu’il faut accomplir malgré soi. »
Reste aux lecteurs à découvrir de ce cru 2009 d’une part les rouages des relations des personnages, les pensées terroristes de Zoïle et, d’autre part, l’élément perturbateur qui le pousse à commettre cet attentat. Quant à l’issue du roman, n’en disons pas davantage…
Amélie Nothomb livre ici un court roman (144 pages) intense et puissant, qui, comme à l’accoutumé, captive dès les premiers paragraphes. L’imaginer plus long ? Non ! Tout y est. Rajoutez des péripéties pour le plaisir ou pour faire durer le suspens et la lecture aurait été inutile. C’eût été un acte… criminel ?
« Il y a des actions dans lesquelles on se reconnaît mieux que dans le plus pur des miroirs. »
C’est une délectation que la lecture de cette histoire à la limite du réaliste et de l’impossible, du tangible et du fantasme (né dans l’esprit détraqué de Zoïle) : le plaisir de parcourir la prose d’Amélie Nothomb ne s’affadit pas avec cette parution.
Si son style est connu, il a pris encore un peu d’ampleur, de musicalité, de rythme. Phrases courtes égrenant réflexions singulières et assumées, humour piquant le discours de Zoïle qui se veut non pas sensé mais en accord avec ses sentiments, expériences fabuleuses et ahurissantes des trois protagonistes se succèdent.
L’écrivain belge réussit une fois encore à réjouir et à divertir ses lecteurs tout en les décontenançant. Elle leur offre la possibilité de goûter pleinement à une autre vie, à l’opposé de ce que sont la majorité des gens. Elle propose d’habiter un esprit saisissant par sa détermination, son obsession et son dessein ; d’en ressentir enfin les moindres mécanismes, les plus infimes pensées tant l’écrivain les décrit bien. Le délice de ce livre vient en grande partie de l’aspect dérangé de Zoïle. Un homme qui pourtant ne semblait pas sur la mauvaise pente. Les lecteurs l’enlacent sans se fondre en lui. Sans compter que le recul proposé sur l’acte malfaisant et annoncé permet aussi d’en rire.
Cette année Amélie Nothomb propose donc un voyage étonnant, révélateur et courageux, une propulsion sans équivoques ni demie mesure dans un univers de prime abord répréhensible, cruel et immoral : celui d’un fou. Mais un fou d’amour.
Amusant…
Amélie Nothomb aime placer, dans tous ses romans, le mot « pneu ». Cette année, record battu, en treize lignes consécutives, il apparaît quatre fois !
A noter …
Amélie Nothomb, « Le Voyage d’hiver »
Aux éditions Albin Michel
En librairie le 20 août 2009
144 pages, 15€
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Actualités…
Amélie Nothomb sera en dédicace en France et en Suisse à compter de septembre.
Première dédicace : le 09 septembre 2009 au Virgin des Champs Elysées, 18h.
Toutes les dates sur www.albin-michel.fr/agenda.php
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