|




Les combats ordinaires de Stéphanie Hochet
Avec son sixième roman, « Combat de l’amour et de la faim » Stéphanie Hochet parle des besoins vitaux, ceux qui poussent à la lutte, participent à la survie et en même temps, alimentent les profondes douleurs. Un roman intelligent, fluide, subtil. D’ailleurs sélectionné pour le Prix des Lilas 2009.
L’esquisse…
C’est au moment où il est incarcéré dans une prison du Wyoming que Marie Shortfellow (qui doit son prénom à La Fayette) se penche sur son histoire. Son arrestation, ce coureur de dot la doit, pense-t-il, à l’une des trois femmes de sa vie : son épouse May, une bourgeoise rigide ; April, une femme de la nuit ou June, fervente combattante des droits de l’homme. En revenant sur son parcours, il examine les raisons pour lesquelles chacune de ces femmes aurait pu lancer cet avis de recherche. Il faut dire que Marie n’a pas toujours été l’homme idéal...
Fils d’une femme immature, en quête de reconnaissance sociale et plus que tout en quête d’amour, il s’est vu trimballer d’une chambre de motel miteuse à une autre. Suspendu aux espoirs de sa mère, il suivait la naissance des ses innombrables amours jusqu’à leur inéluctable mort. Un jour cependant Lula rencontre un pasteur qui veut bien fermer les yeux sur leur passé de vagabonds impurs et qui accepte de l’épouser, lui offrant ainsi amour, argent, rang social et dignité. Mais tout bascule quand Marie est accusé d’avoir engrossé sa demi-sœur. Il est chassé sans ménagement et Lula, devenue austère et rigide, ne lui tendra pas la main.
Commence alors une deuxième vie d’errance dont les principales occupations sont de gagner de l’argent, conquérir une place dans la société et surtout apaiser la faim qui tiraille l’esprit et confine à la folie. Finalement, Marie ne s’en sort pas si mal. Il devient quelqu’un. Il a seulement une fâcheuse tendance à tromper son monde, à fuir la routine. Du fond de sa cellule, alors qu’en cette année 1929 l’Amérique connaît l’une de ses plus grandes crises, le bilan que Marie fait de son existence est pour le moins amère. Il a tout perdu. Pour autant, il n’est pas au bout de ses surprises. La trahison a ses raisons que le cœur ne connaît pas…
La critique [séduite] d’A-Laure B.
Interviewée pour « le blog des livres Paris Normandie », Stéphanie Hochet a déclaré que « le thème de la faim, de la nécessité première, est venu assez rapidement, c’est cette contrainte qui propulse l’action et pousse le personnage à errer. J’ai fini, dit-elle, par voir la faim comme une parabole de la nécessité primitive, et du désir. » Assurément, elle a réussi !
L’auteur a su rendre compte de la dualité de la quête d’amour et du besoin vital d’assouvir la faim. Les deux éléments sont des désirs impérieux, qui procurent à la fois le plaisir et la douleur. Le plaisir quand ils se voient comblés. La douleur quand le manque devient trop important et réveille des démons. Le manque d’amour pousse au crime. La faim hurlante pousse à l’infamie. Quand l’amour est enfin là, il ne suffit pas toujours. Comme la faim, l’amour est donc un moteur. Il ne supporte pas le doux ronronnement de l’habitude. L’amour, et plus encore le sentiment inébranlable d’être aimé, exige la tyrannie des grands sentiments. La quête n’a pas de butée. Il engendre alors la fuite, le renversement de l’ordre établi pour trouver plus, plus fort. La faim, elle, pousse à la résistance autant qu’à l’abattement. Sans cesse, et par définition, la faim revient. C’est une nécessite contre laquelle personne ne peut rien. Elle exige d’être contentée, plusieurs fois par jour, tous les jours. Or, quand c’est impossible, le tête-à-tête avec cette sensation triviale vire à la démence. L’élan donné par la faim s’avère aussi porteur que destructeur, à l’image du désir, qui oblige l’homme à tendre vers demain et menace, à chaque instant, de le pousser à sa perte si celui-ci n’atteint pas ses buts. Des parallèles et des profondeurs que l’auteur a su décrire jusque dans ses non-dits.
Les figures de Marie et Lula, chacune à cheval entre deux états, sont aussi mystérieuses que fascinantes. Marie, à la fois bon et mauvais garçon, en quête d’amour comme sa mère, même s’il ne semble pas toujours s’en rendre compte, déboussole le lecteur. Face à ce personnage, difficile de choisir entre antipathie et compassion. Il faut dire que Marie a des circonstances atténuantes. Mais pas d’excuses pour autant. Du côté de Lula, ce sont à la fois sa force et sa fragilité, induites par son irraisonné besoin d’être aimée, qui troublent le jugement. Difficile (au début du moins) de trancher, d’autant qu’il flotte un rien de folie autour de cette femme. Autre point fort du « Combat de l’amour et de la faim » : le décor, l’ambiance du roman. L’Amérique du début du XXe siècle, et plus précisément l’agitation de la Nouvelle-Orléans, est admirablement dépeinte. La ségrégation est encore de mise (Lula passe son temps à le répéter : « La couleur, c’est tout ce que l’on a »), le code d’honneur est omniprésent et les impératifs qui en découlent, aliénants. Le crash boursier et la Grande Dépression menacent. Le climat est lourd. Le quotidien est une lutte.
Le récit, quant à lui, est servi par une grande fluidité, une plume alerte et subtile. Entre les lignes se glissent des thèmes chers à l’auteur, comme la maîtrise de soi et du corps, le pouvoir. Le tout baigne dans une douce violence et la complexité des rapports humains. Stéphanie Hochet signe donc un excellent sixième roman, un rien dérangeant, comme souvent dans l’œuvre de cette jeune romancière, mais beau et savoureux.
Prix littéraire…
Depuis le 16 janvier, c’est officiel : « Combat de l’amour et de la faim » est l’un des seize romans présélectionnés pour le Prix Lilas. Sera-t-il encore en lice le 04 mars, après les secondes délibérations du jury ? Affaire à suivre …
A noter…
Stéphanie Hochet « Combat de l’amour et de la faim » Aux éditions Fayard En librairie le 07 janvier 2009 198 pages 16,00 €
« Combat de l’amour et de la faim » sur Amazon
Crédit photo : © Maurice Rougemont/Opale
Auteur : Anne-Laure Bovéron pour CultureCie.com


Elisabeth Barillé ou le coup de coeur d'Emmanuelle de Boysson
Présidente du Prix Lilas, dont un jury de femmes récompense chaque année une romancière au printemps à La Closerie, Emmanuelle de Boysson collabore à plusieurs journaux dont Marie Claire, VSD, Femmes, Service littéraire et Fémi 9. Romancière et essayiste, cette fringante femme de la rive gauche est aussi mariée et mère de trois enfants. Elle nous livre son coup de cœur de la rentrée littéraire : « Heureux parmi les morts » d’Elisabeth Barillé.




|