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Marie Ndiaye : « Trois femmes puissantes » ou le portrait de la force féminine
« Trois femmes puissantes » de Marie Ndiaye. Photo © Mercure / Opale. Photomontage © CultureCie Studios
Avec sa première publication à 17 ans, «Quant au riche avenir» paru en 1985, la douzaine de titres qui a suivi, son Prix Femina en 2001 pour «Rosie Carpe» et l’entrée au répertoire de la Comédie Française de sa pièce «Papa doit manger», Marie Ndiaye est aujourd’hui une figure importante de la scène littéraire. Dans «Trois femmes puissantes», son neuvième roman, l’écrivain se penche sur le destin de trois femmes qui, malgré les difficultés qu’elles rencontrent, ont décidé de ne pas s’abandonner.

Par Anne-Laure Bovéron

Trois femmes destinées…

Elles sont donc trois : Norah, Fanta et Khady Demba. Trois personnages pris dans leur tourmente entre Dakar et la France.

Norah, avocate française, répond à l’étrange appel au secours de son père. Elle n’avait plus revu cet homme despotique depuis des années. Le temps ne l’a pas bonifié. Dans un contexte inhospitalier Norah devra faire front : son père a une mauvaise nouvelle à lui apprendre.
Fanta quant à elle, d’origine sénégalaise, s’est établie dans le sud-ouest de la France aux côtés de Rudy, son mari. C’est lui qui, par touches, crayonne le portrait de cette femme. Une épouse désespérée et silencieuse, digne en toutes circonstances, qui le déstabilise. Rudy ne se sent pas son égal. Ce complexe le pousse dans ses retranchements.
Khady Demba enfin, est la plus jeune et la plus mal lotie des trois héroïnes. Elle est aussi la plus humaine car à aucun moment elle n’oublie son unicité et sa valeur. Jeune veuve, elle n’a pas eu le temps d’avoir des enfants avec son époux. A ce titre, elle n’a aucune place aux yeux de sa belle-famille qui la contraint à l’exil. Elle décide alors d’immigrer vers l’Europe. Mais le chemin est truffé d’obstacles …

Entre réalisme et fantaisie…

Marie Ndiaye livre trois figures féminines bien différentes. En leur refus de succomber, de renoncer à leurs projets et désirs, de céder à la déshumanisation latente, réside leur force.
Outre cette souterraine robustesse commune aux trois entités, il existe plusieurs fils conducteurs unissant les trois récits. D’une part, l’espace géographique s’avère être concentré sur un axe reliant le continent européen (et plus particulièrement la France) et africain (avec la capitale sénégalaise : Dakar). Pour la première fois, la romancière explore dans ses fictions ses origines paternelles et investit l’imaginaire, les croyances africaines.

Marie Ndiaye. Photo © Catherine Hélie-GallimardDans ce décor de terres sénégalaises souffle une part de mystère, d’animisme.
Des figures comme le « démon assis sur le ventre » de Norah accentuent le mélange des mondes. La magie, le fantastique ne sont jamais loin. Mais la vraisemblance des situations, leur réalisme porté avec force de détails, l’intensité des émotions viennent en permanence contrebalancer cette lourde ambiance, l’empêchant de sombrer totalement dans un monde parallèle fait de croyances et d’esprit. Un savant équilibre qui confère à l’œuvre de Marie Ndiaye sa troublante beauté, son mystère et sa densité.
Enfin, une présence animale récurrente joue également le rôle de fil rouge entre les trois récits et teinte, elle aussi, les histoires de mysticisme. Oiseau de mauvais augure ou symbole de liberté (pour Kathy), incarnation des personnages (le corbeau tel un double de Fanta, le père de Norah toujours perché, de nuit, dans le flamboyant de sa cour comme une tentative d’intimidation), les volatiles traversent le roman.

La maîtrise narrative, stylistique de Marie Ndiaye lui permet de jouer avec les sentiments. Des émotions qui relèvent d’une certaine violence tant, là encore, la puissance est présente. Des scènes comme celle de Norah se retrouvant face à son père, un ogre taciturne et agressif, et en perd sa dignité en une flaque jaunâtre à ses pieds, ou celle de Rudy perdant la raison, glacent le sang. Dans la fuite de Khady le lecteur tremble aussi, l’encourage à tenir bon pour enfin poser un pied sur les plages européennes, toucher à sa part de bonheur et de sécurité.

En se fondant sur des faits terriblement actuels (tel le sort des émigrés clandestins) ou quotidiens (comme les relations père-fille, la facilité de la perte de l’être cher), en rehaussant le récit de figures singulières et proches de tous, en usant d’un champ lexical fourni, subtil, métaphorique, inattendu, et en piquant chaque émotion au vif « Trois femmes puissantes » s’impose comme un roman important de la rentrée littéraire 2009.


Extrait choisi…

« Immobile il la regardait s’avancer et rien dans son regard hésitant, un peu perdu, ne révélait qu’il attendait sa venue ni qu’il lui avait demandé, l’avait instamment priée (pour autant, songeait-elle, qu’un tel homme fût capable d’implorer un quelconque secours) de lui rendre visite.

Il était simplement là, ayant quitté peut-être d’un coup d’aile la grosse branche du flamboyant qui ombrageait de jaune la maison, pour atterrir pesamment sur le seuil de béton fissuré, et c’était comme si seul le hasard portait les pas de Norah vers la grille à cet instant.

Et cet homme qui pouvait transformer toute adjuration de sa propre part en sollicitation à son égard la regarda pousser la grille et pénétrer dans le jardin avec l’air d’un hôte qui, légèrement importuné, s’efforce de le cacher, la main en visière au-dessus de ses yeux bien que le soir eût déjà noyé d’ombre le seuil qu’illuminait cependant son étrange personne rayonnante, électrique.

- Tiens, c’est toi, fit-il de sa voix sourde, faible, peu assurée en français malgré sa maîtrise excellente de la langue mais comme si l’orgueilleuse appréhension qu’il avait toujours eue de certaines fautes difficiles à éviter avait fini par faire trembloter sa voix même.
Norah ne répondit pas.

Elle l’étreignit brièvement, sans le presser contre elle, se rappelant qu’il détestait le contact physique à la façon presque imperceptible dont la chair flasque des bras de son père se rétractait sous ses doigts.
Il lui sembla percevoir un relent de moisi. »


A noter…

Marie Ndiaye, « Trois femmes puissantes »
Aux éditions Gallimard.
En librairie le 20 août 2009
320 pages, 19€
Commander le livre sur Amazon

Photos
1. « Trois femmes puissantes » de Marie Ndiaye. Photo © Mercure / Opale. Photomontage © CultureCie Studios
2. Marie Ndiaye. Photo © Catherine Hélie-Gallimard


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Le 20-08-09 - 00:00

Auteur : Anne-Laure Bovéron pour CultureCie.com

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