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« Nos Vies rêvées » ou le temps selon Barbara Israël ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

3ème roman de Barbara Israël, «Nos Vies rêvées» achève la trilogie lancée avec «Pop Heart» et «Miss Saturne». Jusque-là ses personnages étaient des ados punks ou des RMIstes pop. S’ils oscillent toujours entre la case «je suis une merde» et «mon choix de vivre autrement est le meilleur», désormais leur jeunesse semble derrière eux. Ont-ils rêvé leurs vies ou vont-ils réaliser leurs rêves ? Toujours un scandale de talent sur fond de questions essentielles : la liberté, l’amour, la différence.

Par Axelle Emden

C’est une trilogie mais une trilogie aux livres parfaitement indépendants. Trois personnages phares à chaque fois, une histoire d’amour plus ou moins engluée dans un trio infernal, des vies « différentes » si le standard est formaté, des vies « folles » si la norme exige le « métro-boulot-dodo ». La musique New Wave en toile de fond, et une quête de sens permanente. Oui, mais ça reste relativement facile, de conter une histoire « différente » tant que les héros ne sont pas devenus « grands ». Alors Barbara Israël a fait mûrir ses artistes de héros, pour leur faire atteindre cet âge critique où le compromis se « repose » différemment.

Un pari très ambitieux sans en avoir l’air, puisque le « sex & drugs & pop’n roll » n’a pas vraiment l’habitude de se frotter aux réalités d’adultes. Pas ou peu de sexe dans « Nos Vies rêvées », pas ou peu de drogues bien que la coke soit officiellement « l'oxygène du troisième millénaire » et plus d’écœurement avant même d’avoir pris la peine de vivre sa vie : la quête de sens est désormais à son état brut, plus réelle que jamais, avec le temps qui passe et… les gens qui changent ? Et changer justement, est-ce que c’est forcément se trahir ?


« Réussir quoi ? Rater quoi ? Qui se souviendra de tous ces efforts déployés à réussir ou à rater notre vie ? Tout est devenu si lourd, subitement. D’une lourdeur sans légèreté… d’une insoutenable morbidité. »

Deux histoires se répondent. Le passé en italique et le présent, droit comme un fil mais vidé de son sens car l’âme sœur a déserté. Au présent Betty vit seule, avec son gros « chien stupide », un braque (aussi adorable qu’insupportable) dont elle est l’esclave. Drôle d’histoire, pour une fille qui a construit sa vie sur les chemins de la différence, elle qui voulait vivre libre comme l’air, sans trop de travail, sans trop d’argent. Comme Zeno, son vieil ami qui a lui aussi quitté Nice pour Paris. Comme Alex, l’homme qu’elle aime et qui n’est plus là. C’est bien connu « la philosophie est une manière de vivre », mais entre la théorie et la pratique, les Grecs comme les personnages de roman sont parfois contraints au grand écart… Alors nos équilibristes parfois se perdent, d’autant que ceux-ci sont hantés par la peur du changement. 
L’histoire ? Elle reliera le passé au présent, reconstruira le duo puis le trio infernal, ce ciment sur lequel se construisaient des rêves, des rêves interdépendants. Puisque des vies ont été rêvées ensemble, si quelque chose change, tout pourrait bien s’effondrer…


« On regrette toujours quelque chose. »

Barbara Israël © Arnaud Février / Flammarion 2009La musique est toujours là, la même musique, mais dans les salles de concerts notre héroïne a désormais l’âge d’être la maman de ces mômes, qu’elle se prend comme une réalité en pleine face. Le pathétique n’a plus la saveur de l’adolescence et le doute n’est plus théorique : il prend des formes bien réelles, comme l’envie ou non d’avoir un enfant, qui butera bientôt sur une horloge biologique irréversible. La poésie est toujours là et les chapitres y font écho, tous en forme d’hommage, de Michaux à Houellebecq en passant par Sagan, Ellis, Kundera et bien d’autres. La rébellion est toujours là aussi, bien vivante chez nos héros mi-bouillonnants mi-fatigués, car c’est épuisant, psychiquement, de choisir l’oisiveté. Ne pas perdre leur temps à gagner leur vie pourtant, ils y parviennent, mais encore faudra-t-il réaliser quelque chose, pour se réaliser, soi. Un disque, une histoire d’amour, un enfant, une amitié ?


« J’aime trop mon enfance pour vouloir faire des enfants »

Ont-ils rêvé leurs vies ou vont-ils réaliser leurs rêves ? Même le livre ne le dit pas tout à fait, mais il est construit sur cette question incessante qui prendra mille formes : le propre d’un rêve, n’est-ce pas de ne jamais tomber dans la réalité ? Et quand un rêve se réalise, ne tombe-t-il pas du même coup dans l’oubli ? Et puis un rêve, s’il est la plus intime des choses, n’est il pas forcément partagé ? Enfin, à supposer qu’on veuille vraiment le réaliser, est-ce qu’on peut vraiment le faire, puisque ça prend du temps, et que le temps, sans doute, change forcément un peu les gens, surtout les plus enclins au questionnement ? Et les rêves, s’ils étaient toujours les mêmes, mais qu’ils prenaient des formes que jusque-là nous n’avions pas envisagés, pourrait-on encore les partager ?

Avec la sincérité, l’émotion et l’humour qu’on lui connaît, Barbara Israël revisite son univers pop pour le meilleur. « Nos Vies rêvées » transcende ses deux premiers romans, et avec eux toute une littérature contemporaine (qu’elle soit rock ou désenchantée) qui jusque là reste bien frileuse face à la jeunesse évanescente des personnages les plus rebelles. Quand la réalisation n’est plus une question de projet mais de présent, quand les rêves doivent arriver maintenant ou tomber dans l’oubli, ou l’impossible ou le fantasme, la question du sens se fait bien plus épineuse.
Le seul reproche que l'on pourrait faire à ce livre, c'est de mettre en scène des personnages qui ne sont pas totalement adultes (même si l'auteur n'est pas totalement d'accord), profitant ici et là du système ou d'un appartement parental. Mais ici, pas question d’éviter le plus grave, le plus inquiétant, le plus diaboliquement  réel : le temps. « Nos Vies rêvées » est un livre nécessaire, mais sa puissance novatrice réside dans cette cohabitation permanente, du temps ou d’individus en proie au changement d’une part, et de la question du sens (le « telos », à la fois le chemin et la fin, le but, toujours lui) dont la forme paraissait immuable d’autre part.


« Un avant-goût de l’amour absolu. La jeunesse ne vibre que pour l’absolu. La tiédeur l’ennuie, le compromis l’écœure. C’est seulement après avoir hurlé son mécontentement qu’elle se couche sagement. »

Il est toujours question pour les personnages de Barbara Israël de vivre leur vie, de ne pas passer à côté de la vie tout court, du sens, de la parole partagée, mais la réalisation de soi, toujours elle, se confronte à de nouveaux obstacles. Avec le temps. Le temps, ça peut être l’horloge biologique bien sûr, mais c’est aussi ressentir et penser. Vivre, en somme, ici et maintenant et non pas ex-nihilo. Son héroïne, Betty, si elle a eu bien du talent pour parvenir à devenir vieille avant  d’être adulte, avec ce chien aliénant qui confère bien du comique au roman, n’en reste pas moins la rebelle qu’elle a toujours été. Dont la vie est fondée sur la jouissance, l’instant, la sensation. Elle ne s’est pas endormie, elle ne s’est pas « couchée » (et en cela elle est unique ou presque) mais certaines de ses certitudes ne résonnent plus comme avant (et en cela elle revêt plutôt une dimension universelle). Non pas parce qu’elle s’est faite avoir par un quotidien lancinant. Mais parce qu’elle ressent simplement des réalités différemment (comme ce couple entrevu dans un train, et cet enfant). Et parce que ses désirs changent, avec le temps, quitte à prendre parfois des allures de désirs bien peu rebelles – un enfant, par exemple. Et c’est en cela qu’elle est passionnante : une vie fondée sur l’écoute, de soi et de ceux qu’on a choisis, une vie fondée sur le temps, la lecture, les nourritures terrestres et spirituelles, une vie rare en somme, est sans doute plus que les autres encline aux remises en question. A de nouvelles questions. Reste à savoir si ces interrogations sont le signe d’une ouverture, d’un possible changement, d’une vitalité réelle et d’une (r)évolution étoilée, ou au contraire le présage d’une trahison, la coulée vers l’ennui tant exécré. En bonne philosophe qui n'y prétend pas, Barbara Israël traite habilement la question, mais ne livrera pas de réponse.

« Nos Vies rêvées », c’est une magnifique histoire d’amour, c’est un livre politique aussi et c’est évidemment un roman philosophique nécessaire.  On a assez dit, puisqu’on l’a dit à chacune de ses parutions, combien Barbara Israël était bourrée de talents. Revisitant à sa manière les questions des romantiques comme des métaphysiciens, la pop en plus et l’humour au poing, corrosif et sans pitié, elle livre un troisième roman qui se dévore comme les deux autres. Urgent, drôle et grave, bourré de vérités et d'autodérision, il laisse entrevoir un talent qui a mûri, tant sur le fond que sur la forme.


A noter absooolument…

« Nos Vies rêvées » de Barbara Isréël
Paru en janvier 2010 chez Flammarion
329 pages, 18€. Commander le livre sur Amazon, partenaire de CultureCie


DOSSIER BARBARA ISRAEL SUR CULTURECIE...

Barbara Israël : un cœur pop perché sur Saturne [premier roman, premier coup de foudre]

« Miss Saturne » ou l’adolescence New Wave [deuxième roman, en poche pour cette rentrée 2010]

« Un peu de fraîcheur dans ce monde de brutes » [interview 2009]

Le coup de coeur de Barbara Israël : l'Olyssée américaine de Jim Harrison [dossier de l'été 2009, « les écrivains livrent CultureCie »]

Des nouvelles de Disneyland [recueil collectif nouvelle génération, 2009]


Photo de l'auteur : © Arnaud Février / Flammarion 2009

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Le 03-02-10 - 12:38

Auteur : Axelle Emden pour CultureCie.com

Voir: Littérature française - Livres : sélection & critiques littéraires
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