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« U.V. » de Serge Joncour, un thriller éblouissant
Deux lettres pour un mot, « U.V. », seul anagramme possible du premier roman de Joncour, « Vu ». Rien à voir pourtant, vraiment rien, à part une langue et une maîtrise de l’intrigue qui ont eu le temps de s’aiguiser un peu plus. Quoique… si « U.V. » est d’un tout autre genre et nous emporte bien différemment dans son mystère haletant, il pourrait aussi se résumer à « un cas de figure aussi grotesque qu’un fait divers ». Surtout, il s’agit toujours et encore d’être ébloui, mais par un soleil cette fois. La découverte ? Joncour a décidément tous les talents.
« Il y a des êtres comme ça, dont le corps est dans son élément partout. »
Un inconnu débarque dans une villa. Une villa familiale luxueuse, sur une île. Il s’appelle Boris, c’est un ami de Philip, mais Philip n’est pas encore là. Autant dire que son nom, comme le reste, ne s’enracine que dans ses dires, d’ailleurs, il n’a pas de pièce d’identité ce Boris, rien sur lui, que lui. Mais à lui seul il est une arme, on dirait bien qu’il les a toutes. Il sème le trouble, Boris. Il faut dire que personne ne le connaît ou n’en a jamais entendu parler. Quelque chose de louche ? Peut-être, mais de toute façon cet homme-là est troublant, avec son regard bleu acide, « un bleu acide qui visait droit, de ces regards dont on se détache toujours avec la sourde culpabilité de les fuir. » Il rompt la tranquillité presque lassante des vacances auxquelles la famille est habituée. Vanessa a l’air séduite, sa sœur Julie aussi, malgré la présence de son mari, André-Pierre, qui trouve ce garçon plutôt bizarre avant qu’il ne fasse carrément tourner ses vacances au vinaigre: pour lui « la présence de ce Boris c’était pire qu’une effraction, une blatte dans un lit de soie… » Pourtant même ses enfants sont sous le charme. Comme la mère, qui est aveuglée par le type, « symbole de l’imminence des retrouvailles » avec son fils. Quant au père… il semblerait qu’on ne la lui fasse pas, au père, mais à en croire les apparences toutes courtoises, lui aussi accueille l’étranger à bras ouverts.
On ne sait pas qui il est, mais ce n’est pas grave : il est. Il est avec une force déconcertante, « cet homme-là c’était l’été » alors il a beau jouer son jeu avec habileté, « se perdre à nouveau dans les détours d’une fausse pudeur, circonscrire ces sourdes inimitiés qui couvent parfois d’emblée, affecter ces reculs qui décuplent les intentions de l’autre, se dégager, revenir, et se sentir atteint par cette trop grande facilité qu’on peut parfois avoir à plaire, trouver le juste équilibre entre délicatesse et entêtement… », il a beau s’incruster de but en blanc, on en tomberait tous un peu amoureux, c’est dire qu’on le laisse rester, s’installer même. De toute façon une fois qu’on l’a vu il nous manquera. Une fois qu’on l’a vu il est là, si présent que son absence serait un vide. C’est injuste hein ? Peut-être, mais c’est comme ça. Un cadeau de la vie Boris, ou l’imminence d’un drame ? Si Philip finit par arriver, peut-être qu’on saura.
« Une avidité qui catapulte bien au-delà de l’intention »
Alors on attend l’arrivée de Philip comme du messie, on observe les personnages sombrer dans la paranoïa ou trébucher dans le trouble, on entend les silences et on savoure les délicieux secrets qui se cachent les uns derrière les autres. On nous fait attendre, l’ambiance est palpable, le Riva on le voit, la grenadine on la sent, pas étonnant que ce roman-là ait été adapté au cinéma après son prix France Télévisions. On tente de lire lentement pour respirer les phrases mais on est impatient, à l’affût, on guette chaque indice et déjà on lit trop vite… on trépigne jusqu’à la révélation, et on tombe en amour pour un thriller étrange, un polar psychologique fin, sur fond de décor magique.
Les lecteurs de Joncour peuvent lui reprocher de ne jamais le retrouver. Quel délice, qu’on ne sache jamais à quoi s’attendre. Une fois de plus c’est la déroute, celle d’un nouveau genre, et pourtant on retrouve bien des thèmes chers à l’auteur, ceux de l’apparence et de l’aveuglement, de l’identité floue et d’un huis-clos, ces bâtisses présentes de « Vu » à « Que la paix soit avec vous ». « U.V. » est sans doute le livre le plus accessible de Serge Joncour, mais il s’agit toujours de masques et de hontes, de revanches ou de vengeances sociales et humaines. Il s’agit toujours d’une recherche de soi, de l’autre, de personnages en guerre avec eux-mêmes, cherchant à être à l’abri de soi, des autres, le tout sur fond de sociologie minutieuse.
Alors évidemment, il fallait absolument se frotter à ce genre inquiétant, tenter de nous intriguer avec l’éventualité du pire, essayer de nous faire peur un peu, mais « la peur dans tout ça il n’y en a plus, elle est devenue ce ferment qui décuple, ce fumet qui exacerbe l’envie ». L’envie de quoi ? L’envie de poursuivre, de se fondre dans le livre comme le héros se fond dans les éléments. L’envie de découvrir, découvrir ce personnage fascinant aux envers sombres, dont les clés n’arrivent qu’avec l’épilogue, tout au bout d’une intrigue parfaitement maîtrisée et judicieusement ficelée. Ce roman là est aussi sexy que son héros. Avec lui on oublie tout, c’est le propre d’un roman réussi, non, ce tapis qui nous envole et qu’on ne peut pas lâcher ? Il y a des écrivains comme ça, dont la plume est dans son élément partout. Joncour n’a pas de genre ; son genre, c’est l’écriture.
Extraits choisis…
« C’est sans doute le blanc qui les rassura. Qu’un inconnu pousse comme ça les grilles de votre parc, qu’il soit habillé de blanc de la tête aux pieds, que ce blanc là soit impeccable, et l’on ne songe même pas à se méfier. » (page 11)
« A nouveau il devrait faire bonne figure, combiner les indices de la première impression, s’appliquer à ce subtil enrobage qui fait que d’emblée on vous trouve plaisant, globalement bienvenu, à nouveau trouver les mots, affecter cet air embarrassé, pas trop tout de même, histoire de na pas paraître confus, distiller assez de pertinence et d’humour pour détendre l’atmosphère… un prodigieux effort en somme. A force il maîtrisait ce savant dosage qui va de la timidité à la décontraction, de l’humilité à la suffisance. » (page 23)
« Jamais il n’aurait cru devoir un jour envisager ça. Jamais il n’aurait cru qu’un jour ce genre de situation le concernerait, un cas de figure aussi grotesque qu’un fait divers, aussi révoltant, aussi inconcevable, le genre de dispositions extrêmes où les gens vous encombrent à un point tel que vous vient immanquablement l’idée de vous en défaire, de vous en soulager à tout prix… Il recherchait en lui cette petite voix, suspendue et discrète, cette petite voix qui lui parlait comme à un enfant et qui seule pouvait le rassurer. » (page 90)
« Il y a des êtres comme ça, dont le corps est dans son élément partout, où qu’ils soient ils glissent, ils se meuvent sans à-coups. C’est là que par pur paradoxe, la convoitise ajoute à la répulsion. C’est vrai que comme ça, rien qu’à voir le miel de ses épaules brunies, à voir ces formes de moulures que dessinaient ses muscles, cette harmonie qui émanait de chaque pose, il concevait qu’une femme puisse avoir envie de toucher. Entre hommes, de cette fascination peut naître le désir de côtoyer l’autre, de s’en faire un pote, participer de sa force rien qu’en le fréquentant. D’ailleurs ce genre de types a toujours des potes, où qu’ils aillent ils se font des amis, c’est chez eux une sorte de disposition naturelle, une manière d’attraction. Fréquenter ce beau gosse, c’est s’approprier un peu de son pouvoir, participer de sa prédominance (…) » (pages 123-124)
Trouvailles…
« C’est comme ça, les baraqués ont toujours besoin d’avaliser les plus vulnérables, une mainmise où le protégé gagne en protection ce que l’autre assied de son pouvoir, un genre d’emprise qui confine à la filiation dans le meilleur des cas, au pire à la domination. » (page 31)
« Nul mieux qu’un loup sait deviner la faim d’un autre. » (page 113)
« Il y a des individus comme ça qui ne vous réussissent pas, des êtres néfastes tout simplement, on se compromet rien qu’à les fréquenter, chaque seconde de temps passé avec eux est un péril de plus. » (page 149)
A noter…
« U.V. » de Serge Joncour Première publication : La Dilettante, 2003 Poche : Gallimard Folio, 2005 176 pages 5,30 euros
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Liens:
www.myspace.com/vivreouallerbien
Auteur : Axelle Emden pour CultureCie.com

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Présidente du Prix Lilas, dont un jury de femmes récompense chaque année une romancière au printemps à La Closerie, Emmanuelle de Boysson collabore à plusieurs journaux dont Marie Claire, VSD, Femmes, Service littéraire et Fémi 9. Romancière et essayiste, cette fringante femme de la rive gauche est aussi mariée et mère de trois enfants. Elle nous livre son coup de cœur de la rentrée littéraire : « Heureux parmi les morts » d’Elisabeth Barillé.




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