Cécile Verny: how to fall in love with a Quartet
Cécile Verny. Une date au New Morning pour la sortie d’ « Amoureuse ». Cinq ans que le Quartet ne s’était pas produit en France, depuis l’ouverture d’Antibes avec Herbie Hancock. On arrive à l’heure, déjà les spectateurs sont assis, impatients sans doute, la salle sera bondée. La belle fait son entrée sur scène avec ses trois musiciens, majestueuse, dans son costume de diva noir, une élégance imposante et discrète, à l’image de sa voix. Et c’est parti pour environ une heure et demie de pur jazz.
Les rythmes balancent mais avec Cécile Verny le jazz c’est pas juste ce « chillin », dont elle se rit un peu d’ailleurs, balançant ironiquement sa tête au détour d’une interview, non, ça s’envole vraiment, et ça vient de loin. Une heure trente de rythme enlevé, soulevé par des solos de piano, des fracas de batterie, des envolées de contrebasse, le tout évidemment lié par une voix profonde qui s’éclate « du fond du corps » pour reprendre l’un des nombreux lapsus de la diva, qui voulait remercier, du fond du cœur. Oui diva. Sorte de cinquième élément brûlant au sixième sens solidement ancré dans la terre, Cécile Verny détient des mystères qui échappent au verbe. Radieuse, rieuse, généreuse, portée par l’énergie d’une musique qu’elle a dans la peau, sur scène Cécile Verny est bien plus proche d’une Lizz McComb habitée par son gospel que d’une Diana Krall emportée dans ses standards.
Au programme des titres d’ « Amoureuse » évidemment, le « baobab » ou « Kanakassi » (« ne pleure pas mon enfant »), les langueurs de « J’aime l’idée » et la solitude de Verlaine à laquelle Rimbaud a donné son titre, « Il pleure dans mon cœur – comme il pleut sur la ville ». Jouant généreusement de toutes les couleurs de sa voix, elle n’en fait parfois qu’un filet, ça vogue sur un fil, ça murmure comme des mots qu’on dirait à l’oreille de son amoureux, ou des maux qu’on garderait pour soi, et puis ça devient puissant, ça décroche du micro, ça tonne dans tous les sens, surtout quand Cécile reprend des titres chers à son
cœur, tirés de son précédent album « The Bitter and the sweet », ça repousse les murs, ça transperce le sol et le ciel jusqu’aux impros parfaitement maîtrisées d’un quatuor complice, uni qu’il est depuis bientôt dix ans.
Coup de coeur sur ce dernier album: le « Fly » de ce fou de Blake si cher à Andreas Erchinger, pianiste du Quartet et compositeur de plus d’un titre, que Cécile présente non sans humour comme un « romantique » - et oui en plus il est allemand ! Un « flight » qui nous invite dit-elle en souriant, à penser à eux l’été prochain, non mais c’est vrai, au nom de quoi des êtres humains auraient-ils le droit de tuer une mouche ? Question philosophique s’amuse Cécile. Deux trois cons se marrent, « vous connaissez le poème ? » leur rétorque-t-elle, ils ne sont pas loin, on irait bien leur dire de la fermer mais on est définitivement emporté dans cet état de grâce généreux, ce doit être le syndrome Cécile Verny, qui est sans doute contagieux. Mais évidemment Cécile, que c’est une question philosophique ma chérie, les mouches n’ont pas de secret pour Duras ni pour Sartre, enfin si justement, enfin bref tu as raison tout ça pose bien des questions. Des questions qu’elle tisse au rythme des silences après que l’étrangeté du thème ait été introduite par une batterie inquiétante. Sublime interprétation qui s’étonne, qui s’affole et qui cloue littéralement le public, aussi chaud qu’ébahi.
Ses textes à elle (« Amber Tears », « Ta Question », « I Would »…) aiment s’amuser à contrecarrer des pieds trop lisses, et si ça fait gentiment râler le pianiste et compositeur nous confie Cécile en souriant, c’est pourtant l’une des forces de cette musicienne : jouer avec le jazz jusque dans des paroles qu’elle étire, nourrissant le rythme dans un nœud habilement délié par une langue qui, sans doute, s’ennuie de trop de facilités.
Quant au coup de foudre de la soirée, c’est à vrai dire une expérience renouvelée : ce sont ces vocalises dont elle a le secret, ces envolées de tabadachiyumbedededelatchalaa, qu’elle nous tient pendant des secondes au souffle millénaire, avec un visage qui passe de la paix à la souffrance sans jamais trahir l’effort. On se demande parfois si ce n’est pas une autre langue, une langue venue d’Afrique par exemple, et peut-être après tout, il faudrait lui demander la prochaine fois qu’on la voit, parce que si vraiment ça ne voulait rien dire, alors ce serait une sacrée preuve que pour cette interprète-là le jazz veut simplement tout dire.
La musique se voit. Et le jazz se danse. C’est ce qu’on a à l’esprit, depuis des heures, quand on revient d’une heure trente de pur jazz signé Cécile Verny Quartet. « Pur jazz », ça ne veut rien dire. Peut-être même qu’elle nous engueulerait Cécile, en lisant ça, elle qui tient tant à ce que l’on n’enferme pas cette musique aux mille couleurs dans une quelconque pureté. Mais le jazz, c’est « juste » de la musique, elle serait d’accord non, celle qui définit son quatuor comme un groupe de « petits artisans ». Or de la musique à l’état pur, c’est un peu ce que nous donne à voir, et à entendre, le Cécile Verny Quartet. Une « pompe à gonfler l’âme » disait Kundera je crois, une impulsion, une énergie, un don simplement. De swings absolument live orchestrés par des digressions venues d’ailleurs. Le public est chaud mais secrètement on ferait bien table rase de toutes ces chaises, c’est pas que les titres d’ « Amoureuse » soient tous punchy loin de là, c’est que l’énergie Verny est une fièvre qui traverse la scène. Alors oui c’est quelque chose qui peut s’enregistrer ou s’écouter, quelque chose qui se voit, se vit, se partage aussi. Surtout.
Bien normal, quand même, pour des « artisans » de ce qu’on appelle le jazz. Impulsions de mélanges, syncrétisme de rigueur, musique… « du monde ». A laquelle cette grande enfant née en Côte d’Ivoire et depuis longtemps installée dans la ville verte de Fribourg redonne toute son âme. Chantant aussi parfaitement le français que l’anglais, avec une générosité naturelle, simple, et avec une joie dont les Africains ont le secret, Cécile termine par un message de paix dédié à ces familles du continent qu’elle porte en elle. « Métisse » aux couleurs de son album éponyme, métisse comme le jazz, la voix de Cécile Verny vient de loin, très loin, des confins de ce coffre de Black qu’on lui volerait bien.
Je t’en foutrais des petits artisans comme ceux-là moi. « Artisans » sûrement, au sens originel alors, celui de l’art-iste techn-icien… professionnel énigmatique de la réinvention ! Ecrire sur Cécile c’est difficile, on a la tentation d’être lyrique à l’image de ses envolées, et celle de faire de l’humour à l’image de ses apartés. C’est une artiste qu’il faut que vous rencontriez. Car si l’on ne peut que vous conseiller ses albums, c’est sur scène vraiment que le Quartet, et ses titres, se découvrent. Les disques en sont des traces, précieuses, mais l’essentiel est sur l’estrade. A quand donc un enregistrement live ?
A noter…
Cécile Verny Quartet
Cécile Verny (chant)
Andreas Erchinger (Piano)
Bernd Heitzler (Contrebasse)
Torsten Krill (Batterie et Percussions)
A Strasbourg le 4 octobre & le 14 novembre et actuellement en tournée en Allemagne, au Maroc... toutes les dates sont sur le site officiel.
« Amoureuse »
Paru le 29 septembre 2008
Chez Minor Music
Env. 15€
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Liens:
www.cvq.de
www.myspace.com/cecilevernyquartet