Histoire d’un vernis-sage : le bal masqué un soir de Fashion Week
Nous étions partis ou plutôt rentrés pour ne rien dire des quelques galeries qui ouvraient leurs portes ce mardi 6 octobre alors que sévit la Fashion Week (weak ?!). Et ce soir, plus qu’un autre, on se demandait bien ce que les caméras étaient venues filmer. Que vernissaient donc les vernis invités au vernissage que l’on ne citera pas ? Chronique d’un vernissage, histoire de jouer, un peu, le jeu du masque et de la plume.
Par Axelle Emden
Vernis-sage | BeautyArt
Bien souvent tournoyer autour de la rue de Turenne ou faire son entrée rue des Coutures Saint-Gervais un soir de « vernissage » inspire des observations bien peu artistiques : car si l’objet officiel des événements répétés tient dans l’inauguration d’une exposition, bien souvent, ce qui s’y joue semble être ailleurs. Et ce soir ce fut un paroxysme. Les caméras étaient-elles là pour poser leur objectif sur les toiles, les artistes, ou les vêtements que portaient ces femmes-brindilles ou autres mondaines ?
Vernir. Dans la langue courante, on dit que celui-ci ou celle-là est verni(e) : ici être verni signifie avoir de la chance. Vernie, c’est la matière des chaussures, souvent noires, des petites filles quand elles doivent se rendre à une fête « habillée ». Vernir, c’est aussi ce que font les artistes pour protéger des toiles, des artisans pour protéger des tables : uniformiser et faire briller l’objet avec une ou deux ou trois couches de vernis. Un enduit qui sert à décorer, une laque ayant pour utilité de protéger, tel est donc ce que désigne le vernis. Aujourd’hui il est à l’alcool ou à l’essence, il lisse, il teint et pourtant se craquelle et s’écaille. Les femmes en savent quelque chose : le vernis c’est aussi ce que des femmes du monde entier se posent sur les ongles, c’est du maquillage, un produit de cosmétique comme un autre. Toute Parisienne trendouille sait bien qu’il n’y a que le Chanel qui vaille, pourtant des bruits courent selon lesquels les mêmes laboratoires fabriquent le vernis Chanel et le vernis… c’est lequel déjà ? L’Oréal, non, Bourgeois ? Ou celui qui s’appelle « jet set » ? Amusant : dans l’une de ses dernières acceptions (« abstraite », de 1697), le vernis est simplement synonyme d’un aspect séduisant et superficiel, et renvoie couramment à l’apparence. En fait le vernis est un mot moyenâgeux provenant, comme c’est souvent le cas, d’une géographie : il remonte au latin et désignait originellement la ville de Cyrénaïque d’où l’on tirait cette résine.
Pourquoi parle-t-on de vernissage ? Parce qu’il fut un temps où, comme aujourd’hui les metteurs en scène peuvent interrompre une Générale au théâtre car elle n’est qu’une répétition (sans salut d’ailleurs), et bien les artistes pouvaient eux, être en train de finir de travailler, en ce jour de vernissage : ils vernissaient leurs toiles, leurs planches de gravure (du verbe vernir donc) ou vernissaient (du verbe vernisser) leurs poteries. Du moins y étaient-ils autorisés. Impensable aujourd’hui ! Evénement mondain par excellence, le vernissage, tout spécialement en une semaine de fashion week à Paris, a tendance à devenir une merveilleuse occasion de déguisement.
Ultime prétexte | BeautyFringues
C’est bien connu à Paris on ne s’habille plus. C’est le cadet des soucis de Madame Michu mais c’est vraiment dommage pour Dame-mamie de Paris, pour laquelle (comme Madame Michu pourtant) « tout fout le camp ». On ne s’habille plus puisque tout a changé, que le jean n’a plus rien d’américain (d’ailleurs quel grand couturier n’a pas le sien griffé à son nom ?) et que, pardieu, on se fait voler son sac en croco. Reste une exception pourtant, et elle est jolie à voir quand elle ne provoque pas de gastro-anti-fric : le vernissage est un « beautiful-people-rendez-vous » (appuyer sur le « ou » please, vous serez gentil mon p’tit), où marchands, galeristes, directeurs artistiques, mondains, bourgeois et, tout de même, quelques artistes, se prêtent au jeu. Mais quel jeu ?
Pour l’heure disons que le jeu peut s’avérer joli, comme une vitrine ou un prolongement de l’esthétisme. L’amusement est dans l’image, à ce jeu-là. Ce soir c’était joli d’arriver là, il faut bien le dire, passer devant les galeries vidées, voir ce quartier un peu transfiguré, habité pour une semaine de portants habillés de fringues, puisque ses locataires, les galeries, prêtent leurs espaces aux créateurs, aux défilés. Et puis voir grouiller dans la rue du monde, du bruit, des vies, dans un Paris qui se fait de plus en plus rarement vivant la nuit... On dirait que le bal est descendu dans la rue, nulle part vous ne voyez plus ça, même chez Le Duc sauf peut-être en cette semaine fashion justement, les sacs les manteaux les robes, les bijoux et les yeux surlignés où que vous posiez vos yeux, avouez qu’il y a un goût de féérie, un goût d’antan aussi, un charme éphémère que porte si bien Paris.
Private… | BeautyFoule
Un grand artiste, pour un vernissage décevant certes, et pourtant tant de monde, tant de monde que c’est à se demander en quoi le vernissage reste « privé » - puisque c’est l’une des composantes de sa définition, sans snobisme aucun.
L’événement est si privé qu’il fait chaud ici comme dans un sauna, et si l’on sourit de croiser une jeune femme à lunette rouge dans une robe improbable tissée de paillettes du même rouge, on a vite fait d’abandonner son but : atteindre le bout du rez-de-chaussée est chose impossible, on ne verra pas l’œuvre à-demi cachée derrière une porte entre-ouverte, puisqu’il y a ici plus d’êtres humains que l’espace ne peut en supporter. De loin des lumières, du blanc, du bleu, sans doute une sculpture…
On aura fait au moins le sous-sol et le premier étage dans un calme relatif, on aura vu des photos nazes en tout petit format, qui surfent sur le glauque (c’était quoi ces trucs, des mannequins blancs de vitrines défigurés, des allusions au KKKlan ?) on aura vu des bouts de notes de musique scotchées (trop mignon, on dirait le truc que m’a offert ma nièce la dernière fois), on aura vu de quoi alimenter toute conversation anti-constructive sur l’art contemporain et malgré des œuvres bien au-dessus du lot au premier étage, on reviendra demain pour le rez-de-chaussée, invisible puisqu’inatteignable. Et les gens restent là, s’entassent en buvant des verres, se font tomber du vin sur des robes à 10000, évidemment, le VERnissage est d’abord un bon coup à boire.
Joke ? | People or not people ?
Charmant, le bal entendu des tenues de soirées et de l’élégance parisienne revisitée, pour la bonne cause en plus, un « vernissage ». Et pourtant, sous des dehors ravageurs, ça laisse parfois un goût gerbique. Séduisant tout ça, cette mascarade, à condition de rester simple, de la prendre à la légère justement puisque c’est de légèreté qu’il s’agit, à condition donc de ne pas confondre son visage avec le masque. La mascarade ne devrait être que les alentours, l’atmosphère, la cerise fortuite et du coup charmante d’un gâteau attendu. Mais la mascarade pète parfois plus haut que son cul et ne sait pas rester à sa place.
La preuve : ce soir les stars, anonymes ou non, étaient les vernis, plus que le sage (l’artiste, qui avait l’air d’un sage, d’un calme philosophe, au milieu de cette fausse Venise pervertie). Le sage, avec son âge de sage et ses yeux rieurs, était convoité certes, mais bien moins qu’il ne l’aurait été sans doute un autre soir, où la mode ne serait pas venue enfumer la chose. Les caméras n’étaient pas devant ou derrière lui, les caméras avaient l’air de s’affairer derrière des gens aux visages inconnus pour qui ne lit pas les magazines people.
On ne s’émerveillera pas puisque c’est, sur le plan artistique, d’un non-événement qu’il s’agit, puisque même le grand artiste livrait une série qui apparaît comme un coup dans l’eau. Mais il y avait du monde. Et quel monde… Un monde bien joli et bien maquillé, des femmes haute-couturées et des hommes mal rasés, tendance (qui dure !) oblige, mais aussi un monde incroyable ! C’est que la star ce soir ne semblait pas exactement être l’artiste, mais bien plutôt le jeu lui-même. Le monde que l’on fait venir. Et qui se regarde, plus qu’il ne regarde les œuvres (et les non-œuvres, disons-le). Les invités sont invités d'eux-mêmes... le savent-ils ? Et sont-ils pris alors qu'ils croyaient prendre ? On se prend à l'espérer : puisse le monde venu avoir joué le jeu des marchands attendu ! Et avoir donc enrichi le grand artiste malgré la série moyenne qu’il proposait ce soir à Paris - car évidemment, aujourd'hui, bon nombre de vernis sont simplement fortunés, la fortune n'étant rien d'autre que la chance, depuis la nuit des temps.
Et oui, ce qui était privé hier, c’était de voir l’artiste à l’œuvre. Aujourd’hui, c’est tout simplement d’être verni : d’avoir la chance d’être là… Et pour ça, pas besoin d’une invitation : il suffisait de savoir ce qui se passait à quelle adresse et à quelle heure, preuve tout de même que la fortune ne se réduit pas au luxe de l'argent vulgaire… Comme dirait Madame Michu et Dame-mamie de Paris : « tout fout le camp », et jusqu'au bout des ongles…
Photos © Nicolas Urlacher | www.nicolasurlacher.com