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Gainsbourg, une vie héroïque : que d’ellipses, que d’éclipses
Impasses pour un drôle de conte
Porté par des comédiens de haut vol, ce biopic qui se refuse d’en être un en jouant ostensiblement la carte du conte, ne parvient pas à nous mener bien loin dans le parcours de ce grand romantique. De trop nombreuses ellipses amputent le propos pour qu’il puisse être couronné à la hauteur de son modèle.

Par Franck Bortelle

Bien étrange sous-titre que celui de ce biopic qui se refuse d’en être un tout en évoquant durant plus de deux heures le parcours de l’une des figures les plus emblématiques du show-biz (et encore aujourd’hui, il suffit de voir les jeunes se ruer dans les salles…).  « Un conte de Joan Sfar ».  Sous cette appellation, le cinéaste s’affranchit-il lui-même du devoir d’exhaustivité, de justesse ? La distanciation induite par cette précision plutôt sophiste offre-t-elle toutes les prérogatives pour aller fouiller dans un passé en n’en conservant que ce qui semble digne d’intérêt, et réécrire, comme-ci comme-ça, l’histoire d’un personnage pas encore historique voire plus vivant que jamais ? Résultat des courses : polémique. Les proches (Charlotte Gainsbourg et Jane Birkin notamment, on ne s’en étonne pas et on les comprend) refusent de parler de ce film qui, pour ceux qui ont connu le grand Serge, manque sa cible, tandis que les plus jeunes le prendront sans doute comme argent comptant, sans savoir à quel point il est méchamment amputé.
« Gainsbourg - (vie héroïque) »
Yves Salgues a écrit il y a vingt ans une admirable bio de Gainsbourg sous-titrée « La provocation permanente ». Il y décortiquait avec une fulgurante lucidité ce qui, des décennies durant, avait été le cheval de bataille de ce grand romantique. Cheval de bataille que Gainsbourg avait, cerise sur le gâteau, chevauché jusque devant les médias en brûlant un célèbre billet de banque ou en avouant tout de go à la Jeanne d’Arc de la variétoche américaine (Whitney…), et à nouveau devant les caméras (de Drucker) « I want to fuck you ».  Mais bien avant cela, avec ses aphorismes délicieux (« Les hommes ont créé Dieu, l’inverse reste à prouver », « J’ai retourné ma veste quand j’ai compris qu’elle était doublée de vison »), ses textes sulfureux (« Je t’aime moi non plus » mais aussi « La Décadanse »), ses films (« Equateur », « Je t’aime moi non plus »), Gainsbourg aura été la personnification même de la provoc’.

Sous prétexte de faire de la vie de Gainsbourg un conte (même pas pour les enfants), Joan Sfar aurait-il donc oublié tout ce pan-là, des 30 années de vie publique de ce personnage qui maniait aussi brillamment la langue française, tout en assumant un comportement typiquement issu de ses origines russes ? Comment a-t-il pu, en 2h10, ne nous parler que de l’enfance, des clopes et de la boisson, de Bardot, Birkin, Bambou et « La Marseillaise » et, soyons exhaustifs, de France Gall, Gréco et Vian, mais en quelques secondes ? Comment évoquer seulement « Le Canari est sur le balcon », chanson totalement planquée au fond du premier album avec Jane, et éluder « Baby Alone in Babylone » (le chef d’œuvre qu’il a composé pour elle incluant « Les Dessous chics » et « Fuir le Eric Elmosnino & Laetitia Castabonheur de peur qu’il ne se sauve ») ? Pourquoi faire l’impasse sur un patrimoine musical qui va de « Je suis venu te dire que je m’en vais » à « La Chanson de Prévert », des « Enfants de la chance » à « Couleur café » sans parler des dizaines de musiques de films ? Pourquoi rayer « Evgueni Sokolov », ce roman délirant d’un peintre qui compose au gré des sauts que lui provoquent ses flatulences, pourquoi éclipser Françoise Hardy (« Comment te dire adieu »), Chamfort (avec lequel il se comporta comme un mufle), Daho, Michèle Arnaud, Isabelle Adjani (disque d’Or en 1983, la même année que « Baby Alone… » également distingué) et enfin « Lemon incest » et le scandale provoqué par l’incompréhension du texte, pourtant bouleversant d’amour paternel ? Et Deneuve ? Et Anna Karina ? Et Vanessa (« Paradis, c’est l’enfer ») ? Pourquoi montrer un Gainsbourg à poil alors que Birkin, notamment, a toujours parlé de Serge comme du plus pudique des êtres humains ?

En lieu et place du film attendu, cent-trente minutes qui jouent la carte assez facile de l’émotionnel car bien sûr, dès les premières notes de « Melody Nelson », de « L’hippopodame » ou de « La Javanaise », c’est la nostalgie, camarade ! A chaque mot, à chaque note. C’est de l’hagiographie à bon marché que nous sert Sfar. Certes, elle est bien filmée, bien écrite et l’ennui en est totalement Eric Elmosnino & Anna Mouglalisabsent. Certes les comédiens sont bons, voire excellents : Elmosnino réussit une véritable performance, Casta réussit enfin à convaincre en interprétant une actrice qui ne savait pas jouer (faut le faire !), Mouglalis est une splendide Gréco, Forestier une adorable France Gall et Lucy Gordon une convaincante Birkin. Mais ils ne font qu’illustrer un beau livre d’images, très loin de la personnalité complexe, attachante à force d’être outrancière, qu’était celle de l’Homme à la tête de chou, sans parler de l’héritage culturel qu’il a laissé, ce jour de mars 1991.

Un beau film, mais aux drôles de choix, et aux sacrées ellipses. Certainement pas un biopic !


A noter tout de même…

« Gainsbourg - (vie héroïque) »
Réalisé par Joann Sfar
Avec Eric Elmosnino, Lucy Gordon, Laetitia Casta, Sara Forrestier, Anna Mouglalis…
Dans les salles depuis le 20 janvier 2010
Durée : 2h10

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Le 24-01-10 - 22:42

Auteur : Franck Bortelle pour CultureCie.com

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« Complices » : coup d’essai, coup de maître
« Complices ». Réalisé par Frédéric Mermoud

Polar à la française mené d’une main de maître par un jeune cinéaste dont c’est le premier long métrage, « Complices » offre par ailleurs à Emmanuelle Devos et Gilbert Melki des rôles à contre-emploi où ils sont tous deux magnifiques. Deux jeunes comédiens leur donnent superbement la réplique. Coup d’essai, coup de maître. Coup de cœur !





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