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« Les Trois singes » de Nuri Bilge Ceylan
Très différent des précédents films de Nuri Bilge Ceylan, « Les Trois singes » explore l’âme humaine à travers un drame magnifique. Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes, le film a touché un public plus large que celui auquel le réalisateur est habitué en Turquie. On espère qu’il en sera de même chez nous : film sombre, image superbe et son méticuleusement travaillé… « Les Trois singes » est un magnifique film turc.
Par Nicolas Urlacher
Le pitch...
A Istanbul, un candidat député tue quelqu’un accidentellement sur une route de campagne en pleine nuit. Il s’enfuit et par la suite demande à son chauffeur, Eyüp, d’endosser la responsabilité de l’accident et de faire 9 mois de prison à sa place en échange d’une grosse somme d’argent. Eyüp accepte mais cette tractation, ajoutée à son absence, ne va pas être sans lourdes conséquences sur sa vie de famille.
La critique de Nicolas Urlacher…
Nuri Bilge Ceylan nous avait habitués à des réalisations très intimistes, qui se situaient parfois à la limite de l’autobiographie, notamment avec « Uzak » et « Les Climats ». Ici nous avons affaire à un film plus ouvert sur la société turque, dont l’un des quatre personnages principaux est un homme politique. Autre changement par rapport à ses longs-métrages précédents : on sent poindre le mélodrame à travers l’intrigue et à travers quelques détails, comme la belle chanson entendue à plusieurs reprises par le truchement de la sonnerie de portable de l’un des personnages féminins.
L’histoire d’adultère et de meurtre, qu’on pourrait qualifier de passionnel, aurait pu déboucher sur un typique mélodrame turque à succès. Mais fidèle à lui-même, Nuri Bilge Ceylan traite son sujet d’une manière bien singulière : avec le rythme lent qui lui est propre et sa poésie qui surgit à tout moment par la fenêtre, à la faveur d’une bourrasque de vent qui fait virevolter les rideaux… Les choses sont suggérées ou senties plus que dites, détail discrètement servi par le son, qui à cet égard joue un grand rôle. « Pour raconter certaines choses, l’image est inutile, le son suffit » affirme Nuri Bilge Ceylan en se référant à Robert Bresson. Il y a comme quelque chose de tarkovskien dans la bande sonore, notamment évoqué par le bruit de l’eau, récurrent, et les sons hors champs. Soigné jusque dans les moindres détails, le son reste pur et se passe de toute B.O. : aucune musique, si ce n’est la musique du portable d’Hacer (musique diégétique) n’est ajoutée.
Le poids du silence…
C’est un film sombre servi par une image sombre mais néanmoins superbe, étalonnée en post-production afin de garder des zones d’ombre et d’apparaître « dé-saturée », à la limite du verdâtre ou du sépia. Une esthétique qui sert le propos du drame qui se joue ici : celui d’un père de famille, de sa femme et de leur fils qui se déchirent suite à un « péché originel » induisant secrets, mensonges et non-dits. Il y a cette histoire d’argent accepté et de sacrifice pour laver l’image d’un politique, il y a l’adultère, il y a le crime. On devine un passif familial avec les apparitions régulières d’un petit frère sûrement mort, et dont le fantôme plane sur une partie du film, mais dont personne ne parle. Le réalisateur précise qu’il a tiré le titre du film de « la philosophie de Confucius dans laquelle les 3 singes ont une signification positive qui représente la sagesse : ne pas entendre le mal, ne pas le voir, ne pas en parler ». Dans son sens actuel ajoute-t-il, on peut employer cette métaphore « de manière péjorative, pour dénoncer l’hypocrisie des apparences ». Le film de Nuri Bilge Ceylan laisse le spectateur seul juge de l’interprétation positive ou négative de cette métaphore : loin d’être manichéens, chaque personnage porte en lui l’ambivalence de la métaphore.
Car la cellule familiale éclate mais par l’acceptation et le non-dit, elle tentera de sauver les apparences et de ressouder ce qui a été brisé. Chaque membre de la famille découvre la « faute » de l’autre mais se voit finalement contraint de couvrir cette faute par le mensonge. Le père finit par couvrir son fils en faisant à son tour endosser le crime à quelqu’un d’autre en échange de la même somme d’argent qu’il avait reçue du député. Un acte qui n’est pas sans rappeler celui des parents couvrant le crime de leur fils dans « Benny’s video » de Michael Haneke. Mais esthétiquement on est bien loin de ce film ; on serait plus proches ici de Tarkovski ou de Bergman. Tout comme ces deux cinéastes d’ailleurs, et en dehors de la dénonciation d’une société turque corrompue, le réalisateur explore avant tout la complexité de l’âme humaine. Il met en scène des personnages aux prises avec leurs contradictions, leurs pulsions, leurs comportements plus ou moins rationnels. Ainsi les comédiens sont-ils filmés d’extrêmement près. La caméra scrute en gros plans les acteurs, exceptionnels de vérité, à l’affût du moindre signe de vie intérieure. Chez Tarkovski la pluie semblait être ce qui reliait le ciel à la terre, le spirituel au terrestre. Ici les visages transpirent à longueur de temps comme s’ils donnaient à voir un peu de leur âme, transparaissant à fleur de peau.
A noter...
"Les Trois singes" ("Uç Maymun") Réalisé par Nuri Bilge Ceylan Avec Ahmet Rifat Sungar, Hatice Aslan, Yavuz Bingol Film turc, drame Durée : 1h49min. Année de production : 2008 Sortie en salles : 14 janvier 2009 En DVD le 9 septembre 2009 Commander le film sur Amazon, partenaire de CultureCie
Filmographie de Nuri Bilge Ceylan...
"Koza" (1995) "Kasaba" (1998) "Nuages de mai" (2001) "Uzak" (2004) "Les Climats" (2007)
Première publication de cet article : 05/01/2009
Auteur : Nicolas Urlacher pour CultureCie.com

 
A Barbès, le Louxor renaît de ses cendres
Quelques peintures défraîchies de pharaons et autres morceaux de mosaïques… Voilà tout ce qu’il reste du Louxor, ancien « palais du cinéma » construit en 1921, et laissé à l’abandon pendant plus de vingt ans. Racheté par la Ville de Paris en 2003, ce joyau du 7ème art, emblème du style néo-égyptien, devrait (enfin) renaître de ses cendres d’ici 2013, grâce à un programme de réhabilitation qui tentera de conjuguer patrimoine et modernité. Un chantier ambitieux démarré début mai.




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