« Oncle Vania » : Tonton Marcel revisite Tchekhov
C’est un Vania drôle, enjoué, un poil hâbleur que campe Marcel Maréchal dans une mise en scène colorée qui provoque même quelques rires, chose assez rare dans les adaptations de Tchekhov. Cette proposition séduisante au Théâtre 14 remporte donc un joli pari : faire sortir de l’ombre un pan de l’œuvre du dramaturge russe.
Par Franck Bortelle
Il est toujours de bon ton d’associer l’œuvre de Tchekhov à la nostalgie et de facto au pessimisme. Comme si ces deux entités étaient inextricablement liées, à l’instar de la vodka au caviar. La nostalgie, certes, semble indissociable de l’œuvre du plus célèbre dramaturge russe. Mais la nostalgie à la russe n’est pas cette plongée plombée de tristesse dans le passé. Elle ne sert qu’à redonner au présent toute sa superbe. C’est une petite musique, discrète, qui habite les âmes et les cœurs. Il n’y a rien de pessimiste là-dedans.
Trop souvent alourdies par des comédiens qui n’en ont extrait que la noirceur, les mises en scène de Tchekhov manquent parfois de ce peps tellement russe, dont Martin-Barbaz avait si ingénieusement fait ressortir toute la saveur dans sa flamboyante « Cerisaie » au Sylvia-Montfort en 2008. Marcel Maréchal nous propose du classique « Oncle Vania » au Théâtre 14 mais dans une mise en scène énergique, et dans un décor campagnard simple et beau, bucolique juste ce qu’il faut - et qui pourrait d’ailleurs convenir pour « La Cerisaie ».
C’est l’été. Un été à la campagne. Le professeur Serebriakov vient couler de paisibles jours dans le domaine de sa première épouse, où vivent sa fille et son beau-frère Vania. L’attention va se porter sur la seconde épouse du professeur, Elena. Vivent également sous ce toit la première belle-mère du professeur, les serviteurs. Ce microcosme tente de vivre comme il peut, d’accéder une dernière fois à un peu de bonheur. Les êtres se frôlent, se fuient, se parlent à mots cachés…
Ainsi résumée, l’intrigue de cette pièce crépusculaire de Tchekhov peut laisser supposer la noirceur évoquée plus haut, d’autant qu’y planent fantômes du passé (Vania ne dit-il pas « J’étais un être de lumière mais je n’éclairais personne »), démon de la destruction si russe et nihiliste et, cette « détestable vieillesse, que le diable l’emporte ». Dans cet inextricable camaïeu familial, les personnalités s’exacerbent, le domaine ne semble plus qu’une maison des courants d’airs, labyrinthe où se perdent les êtres comme se perdent les âmes dans les soucis qu’ils se créent pour se donner l’impression d’exister. Et pourtant, et probablement parce que nous sommes dans cette Russie aux multiples paradoxes, cette vie peut être belle, faite de menus plaisirs au milieu du mélodrame.
C’est ce que ce vieux briscard de Maréchal, avec son habituelle faconde et son regard résolument positif sur les choses de la vie, a décidé de faire ressortir dans cette adaptation. Dans le rôle titre, il offre une prestation lumineuse. Comme une seconde peau, Vania c’est lui. C’est ce vieux Russe sur lequel le temps paraît ne pas avoir de prises. Entouré par des comédiens épatants, il livre, dans une très belle traduction, un spectacle récréatif aux costumes colorés, et finalement beaucoup plus tchekhovien qu’il n’y paraît.
A noter…
« Oncle Vania » d’Anton Tchekhov
Traduction : Arthur Adamov
Mise en scène : Marcel Maréchal et Michel Demiautte assistés d’Antony Cochin
Dramaturgie : François Bourgeat
Musique : François Fayt
Décor : Thierry Good
Costumes : Bruno Fatalot
Lumière : Jean-Luc Chanonat
Avec Olga Abrego, Jacques Angéniol, Antony Cochin, Emmanuel Dechartre, Michel Demiautte, Juliette Duval, Liana Fulga, Marcel Maréchal, Hélène Roussel
Théâtre 14 Jean-Marie Serreau
20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Métro : Porte de Vanves)
Du 12 janvier au 23 février 2010
Les mardis, vendredis et samedis à 20h30, les mercredis et jeudis à 19 heures.
Matinée les samedis à 16 heures. Relâche dimanche et lundi
Durée : 2h10
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