« Confidences à Allah » : Alice au pays des embrouilles
En dépit d’un réalisme très cru dans la langue, le texte de Saphia Azzedine réussit à nuancer le propos qui, tout en pourfendant les extrémismes religieux, ne sombre jamais dans l’iconoclasme, bien au contraire. Il est défendu avec une étourdissante maîtrise par la jeune Alice Belaïdi, récemment récompensée du prix de la révélation par le Syndicat de la critique. Beau travail !
L’esquisse…
La jeune Jbara, bergère illettrée dans un trou paumé du Maroc, rêve d’un petit coup de pouce du destin pour sortir de là. Elle gravira les échelons de la prostitution et les redescendra plus vite encore en passant trois ans en prison.
Le coup de cœur de Franck Bortelle…
Drapée dans l’un des trois pans de tissu noir qui descendent du plafond et constituent une longue cheminée éclairée par en haut, Jbara s’adresse à nous. Telle une suppliciée, madone martyre, elle se tient les bras levés, les mains agrippant une colonne plantée au milieu de ce conduit. S’agissant de son village, elle lance : « C’est un endroit pour mourir, c’est pourtant là que je suis née ».
La superposition des contraires contenue dans cette première phrase nous accompagnera tout le long du spectacle. Avec le décor, très judicieux, symbolisant l’élévation vers Dieu, qui devient celui d’un bar à putes par un simple jeu d’éclairage. Avec le registre langagier, qui n’épargnera pas les oreilles chastes alors que, considéré dans sa prime intention, le propos ne verse jamais dans la diatribe iconoclaste ou antireligieuse, bien au contraire. Comme pour prouver que l’on peut être pute en aimant Dieu.
Bien au-delà du « je »
En ce sens, le texte magnifique de Saphia Azzedine réussit sa double intention : capter le lecteur/spectateur par des tournures déstabilisantes, des mots qui ne tergiversent pas et dont la crudité ne risque jamais l’ambivalence sémantique et, d’autre part, rappeler que l’intégrisme religieux est le plus sûr moyen de tuer le sacré. Tout en disant « je », le texte s’élève bien au-delà du cas personnel de cette suppliciée de la vie, qu’on bafoue le temps de ses règles, qui a « l’habitude de ne pas exister » et dont la mère « met de l’oignon partout pour pouvoir pleurer en paix ».
Sans jamais s’apitoyer sur son sort, en assumant pleinement ses actes, ses désirs, ses envies, Jbara est une héroïne au sens fort, parvenant même plus souvent à nous faire rire qu’à nous émouvoir. Sur scène, Alice Belaïdi fait vivre ce personnage hors du commun à force d’être trop tristement commun. Femme-enfant dont un innocent sourire illumine en quasi permanence son beau visage, la comédienne livre une performance bouleversante de vérité. Une heure et demie seule en scène avec ce matériau aussi beau que difficile qu’elle façonne, qu’elle fait viscéralement sien, elle happe le spectateur pour ne plus le lâcher. Le Syndicat de la critique vient de lui décerner le prix de la meilleure révélation. Qui s’en étonnera ?
A noter…
« Confidences à Allah »
De Sapha Azzeddine
Mise en scène, scénographie et lumière : Gérard Gélas
Avec Alice Belaïdi
Durée : 1h30
Reprise à Paris du 1er décembre 2009 au 17 janvier 2010
Au Théâtre de la Gaïté Montparnasse
26 rue de la Gaïté 75014 Paris
Du mardi au vendredi à 19h et le samedi & dimanche à 16h
Et en tournée jusqu'en avril 2010
Toutes vos réservations : Fnac.com, partenaire de CultureCie

Le livre...
« Confidences à Allah » est le premier roman de Sapha Azzeddine
Paru en janvier 2008 chez Léo Scheer
145 pages, 15€ env.
Commander le livre sur Amazon
Précédemment [CultureCie y était]...
Du 17 avril au 28 juin à Paris
Théâtre du Petit Montparnasse
31 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Métro : Gaîté)
Du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 17h30
De 24 à 35€
www.petitmontparnasse.com
Location : 01 43 22 77 74 / Fnac Spectacles
Du 7 au 29 juillet à Avignon dans le cadre du Festival d’Avignon Off
Théâtre du Chêne Noir
8, bis rue Ste-Catherine
84000 Avignon
Réservations sur Fnac Spectacles
Photos © Franck Bortelle / CultureCie
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