



« De Profundis » : Requiem d’un amour passion
Le texte magnifique d’Oscar Wilde est sublimé par Jean-Paul Audrain qui vit chaque mot et en décortique toute la substance dans un jeu d’une précision inouïe. Le Théâtre des Déchargeurs frappe fort, encore une fois.
L'esquisse...
Oscar Wilde est marié et père de deux enfants lorsqu’il s’éprend en 1891 d’un jeune aristocrate dans une Angleterre au puritanisme forcené et à l’outrageante bigoterie. Déjà très célèbre, il intente un procès en diffamation contre le père de son amant. Il le perd et se retrouve en prison, d’où il écrit, à quelques semaines de sa libération, une longue lettre à celui qui l’a trahi. Cet élégiaque courrier est à la fois un déchirant cri d’amour mais aussi un constat sans ambages d’une société où Wilde, trublion insaisissable, ne s’est jamais comporté comme le commun des mortels.
Seule élévation vers le monde des vivants, l’écriture va permettre à Wilde de sortir de ces profondeurs carcérales. Il finit par en tirer tout le parti qu’il est possible de tirer d’une telle situation. Haïr la haine, cette atrophie de toute chose qui tue tout sauf elle-même, composer avec l’humilité lorsque plus rien, ni la raison ni la religion ne peuvent lui être d’aucun secours, continuer d’aimer envers et contre tout. Aimer son amant bien sûr tout en lui rappelant l’abjection dont il s’est fait l’auteur plus par bêtise que par méchanceté. Mais aimer aussi la vie et son cortège de peines, ces peines qui « contrairement au plaisir ne portent pas de masque », de souffrances morales, d’humiliation (l’abominable évocation de la scène sur le quai de la gare).
La critique de Franck Bortelle...
C’est une attention de chaque mot que requiert ce spectacle. Une heure et demie durant, le texte somptueux de Wilde dans une excellente traduction de Henry D. Davray, vit au son de cette voix de stentor avec laquelle Jean-Paul Audrain joue sur toutes les tessitures, toutes les émotions. Expressionniste jusqu’au dépouillement (du décor, des costumes), la mise en scène opte délibérément pour une focalisation sur ce texte et son interprète. Outre l’exercice déjà énorme de mémorisation, le défi que relève le comédien le renvoie au cœur de son travail. C’est la solitude de Wilde qu’Audrain joue, seul en scène. Et des profondeurs de son âme, il livre celles de l’abime dans laquelle cet homme osait déjà, un siècle avant le PACS et les marches de fierté gay, afficher ouvertement sa différence.
A noter…
« De Profundis » d’Oscar Wilde Mise en scène & adaptation : Grégoire Couette-Jourdain Avec Jean-Paul Audrain Durée : 1h20 Du 31 mars au 2 mai du mardi au samedi à 21h30 Théâtre les Déchargeurs 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris (Métro : Châtelet) 17-21€ env. Réservations : 0892 70 12 28 / Fnac Spectacles
A lire…
« De Profundis » d’Oscar Wilde Réédition Flammarion 2008 avec « La Ballade de la geôle Reading » 348p., 6€80 Lien Amazon
Auteur : Franck Bortelle pour CultureCie.com

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