«Le Jour de l’Italienne ou les vraies confidences» : l'amour du jeu et du hasard
C’est encore un formidable spectacle que propose le Théâtre 13 avec cette mise en abyme des métiers de la scène. En un peu plus d’une heure sont résumés avec une fulgurante intelligence d’écriture et homogénéité d’interprétation deux mois de répétitions autour d’une œuvre de Marivaux. Passionnant de bout en bout.
De quoi ça parle ? Les folles journées d’une troupe en pleine répet’.
Une troupe de théâtre naît. Au programme des réjouissances théâtrales, une pièce de Marivaux : « L’épreuve. ». La subtilité des sentiments humains et des mots du maître compliquent un peu les choses. Sous l’égide de Sophie, metteur en scène, les comédiens se rencontrent, découvrent le texte et se lancent dans l’interprétation. Un jeu qu’ils veulent dépoussiérer et dans lequel chacun tire la couverture sous le menton de leurs personnages, expliquant en aparté que leur rôle est central. Les comédiens tentent, tant bien que mal, de donner de la couleur aux répliques du dramaturge. Face au spectacle des répétitions la salle n’est pas au bout de ses surprises. Petites prises de becs, béguins, concurrence, problèmes techniques et désespoir du metteur en scène donnent à cette mise en abîme théâtrale une saveur douce-amère, pimentée de rires et de marivaudage.
Le coup de cœur de Franck Bortelle…
Que peut-il bien se passer en amont de la générale d’un spectacle, lorsque tant de choses sont à régler, mettre au point, mettre en scène, quand il faut penser à tout (et tous) à la fois ? Que cachent ces paroles si souvent prononcées en public et qui certifieraient sur l’honneur que l’harmonie, l’entente et l’amitié sont les moteurs qui ont fait avancer tel ou tel projet ?
On parle souvent de coulisses pour signifier l’envers du décor. On oublie qu’il s’agit surtout de la scène d’une salle vide. Le travail acharné d’une équipe. Un texte à mémoriser. Un souffleur provisoire, souffre-douleur du comédien qui gère mal ses hésitations. Un metteur en scène aux propos parfois fumeux que lui seul peut comprendre. Un éclairagiste qui tente d’en placer une entre deux répliques pour suggérer une idée lumineuse. La costumière constamment sur un fil tendu pour satisfaire tout le monde. Et bien sûr les comédiens, tous persuadés de tenir le rôle-clé même s’ils n’ont que trois répliques. Les comédiens et leurs sautes d’humeur, leurs caprices, leur fragilité…
L’ombre de Truffaut…
Ca dure deux bons mois, toutes ces intrigues. Deux mois dont on ne sait jamais rien. Sophie Lecarpentier nous dit tout ! Absolument tout ! Soixante quinze minutes pour nous résumer deux mois de création, de la première rencontre à la première représentation. Deux mois d’imprévus qu’on tente de maîtriser, de hasards qui seront toujours là. Les affres de la création…
Un brouhaha occupe encore la salle éclairée que des individus s’affairent sur la scène comme pour apporter les ultimes réglages. Font-il partie du spectacle ou sont-ce les protagonistes que nous sommes venus applaudir ? Progressivement le calme se fait et la répétition peut enfin commencer. La répétition et le spectacle, donc. Mise en abyme subtile de ce monde du théâtre, ce « Jour de l’Italienne » nous plonge dans les secrets d’un projet en gestation.
L’ensemble est non seulement divinement écrit mais prend le parti de faire rire sans tomber dans le grotesque de la caricature. Cette autodérision jubilatoire qui emprunte beaucoup au cinéma (comment ne pas penser à « La Nuit américaine » de Truffaut ?) par des procédés de fondus enchaînés prend comme socle littéraire « L’Epreuve » de Marivaux. Œuvre exigeante à l’image de ce projet très casse-gueule. Pourtant la facilité avec laquelle chacun des comédiens se fond dans son rôle est saisissante. La précision millimétrée de la mise en scène pour suggérer ce flottement permanent qui préside à toute préparation de projet constitue l’autre atout à cette réussite majeure. Rien n’est laissé au hasard mais tout cherche à montrer l’inverse. Beau travail !
La critique [réjouie] d’A-Laure B…
Avec « Le Jour de l’italienne, ou les vraies confidences » la compagnie Eulalie remplit le Théâtre 13 de bonne humeur et de poésie. De l’esprit du théâtre aussi. La troupe, plus que dynamique, convie donc les spectateurs aux répétitions d’une pièce de Marivaux. Le temps d’apprendre le texte, de faire l’apprentissage des partenaires de scène que le hasard de la distribution a réuni, et les voilà tous pris au piège de l’aventure passionnée. Attention, ce n’est pas une pièce, mais une gourmandise.
Il suffit de s’en remettre aux éclats de rire récurrents de l’audience, comblée dès les premières scènes. Dans le cosy Théâtre 13, dont les 254 places étaient combles ce dimanche après-midi, le plaisir est manifeste, l’étonnement aussi. Exit les trois coups et bonjour le théâtre du XXIe siècle, avec une entrée en matière directe. Insolite. D’ailleurs, l’ensemble de la pièce joue de ces effets, sans lourdeurs.
Les coulisses du théâtre s’ouvrent sans fausse pudeur. L’osmose comme les anicroches entre les comédiens s’exposent au vu et su de tous. Et c’est un délice. Marivaux reste présent, et le travail de « L’épreuve » n’est pas un simple prétexte. Le texte du dramaturge du XVIIIe siècle prend corps et vit. Son intrigue aussi. « Le Jour de l’italienne » est donc une double pièce. Car face à Marivaux, les laborieuses répétitions du spectacle vivent pleinement, librement. Sur le papier ce n’était pas gagné d’avance, puisque sur scène il y a du monde : sept personnages ! Jeux de lumière, avances rapides, intervention de personnages invisibles et autre présence des loges sur les planches rythment une mise en scène courageuse, osée et gaie. La comédie prend un essor nouveau. La perception du théâtre aussi.
La mise en abîme du théâtre ne se révèle ni fastidieuse ni complexe. Mais au contraire fluide, enlevée et riche de références contemporaines, d’informations techniques pour les novices du jeu théâtral. Le vocabulaire propre à la discipline ponctue le jeu. Ainsi les spectateurs apprendront-ils ce qu’est une mécanique, un sous-texte… une italienne ! Et d’où vient cette façon de jouer, comment se précisent la scénographie, les costumes, le décor, les mimiques, un ton sur une réplique. La manière dont les comédiens se réapproprient des personnages, façonnent leurs psychologies ... Et pour couronner le tout, la poésie traîne dans les parages.
Dans cette mise à nu de la fabrication d’une pièce, tout est à garder. Et la prochaine représentation à ne pas rater !

A noter...
« Le Jour de l’Italienne ou les vraies confidences »
Création collective de la compagnie Eulalie sous la direction de Sophie Lecarpentier
Mise en scène : Sophie Lecarpentier
Avec Vanessa Koutseff ou Lucie Chabaudie, Xavier Clion, Sophie Lecarpentier, Solveig Maupu, Emmanuel Noblet ou Stéphane Brel, Alix Poisson et Julien Saada.
Création sonore : Sébastien Trouvé
Création lumière : Luc Muscillo / Emmanuel Noblet
Durée : 1h20
Du 1er juillet au 8 septembre 2009
Théâtre de l'Oeuvre
55 rue de Clichy 75009 Paris
Horaires & réservations du Fnac Spectacles
En tournée en 2010
Toutes vos réservations : Fnac.com, partenaire de CultureCie
Précédemment...
Du 28 avril au 7 juin 2009
Mardi, mercredi et vendredi à 20h30
Jeudi et samedi à 19h30 - Dimanche à 15h30
Théâtre 13
103A boulevard Auguste Blanqui, 75013 Paris (Métro : Glacière)
Tarifs : de 15 à 24€
Réservations sur Fnac Spectacles (17€ pour les adhérents)
Ou au 01 45 88 62 22 / www.theatre13.com
Photos : © Serge Perichon