


 
« Nuit Blanche chez Francis » : noirceur colorée d’un drôle de rigolo
Le doux dingue comparse de Pierre Dac est mis à l’honneur dans ce spectacle aussi multiple que pouvait l’être ce génial démiurge, estampillé de l’étiquette très réductrice de « comique ». Son œuvre regorge pourtant de textes d’une finesse poétique très loin des calembours qui ont fait sa renommée. Cinq comédiens fameux le font revivre au Lucernaire. Un régal qui se prolonge cette saison.
Sa biographie a de quoi donner le tournis. Plus de 600 chansons (pour Piaf et Ferré notamment). Une centaine de films. Des feuilletons radios par centaines (dont l’historique « Signé Furax »). Des canulars téléphoniques à la pelle. Francis Blanche semble avoir tout inventé dans le registre de l’amusement, lequel aura, notamment avec son duo avec Pierre Dac et le cultissime sketch du « Sar Rabindranath Duval » quelque peu évincé l’autre facette, noire et poétique, de ce complexe personnage.
C’est à cet éclectisme qu’ont voulu rendre hommage ces cinq Toulousains qui s’emparent de ce matériau avec délectation. Comme un joyeux bric-à-brac plus rangé qu’il n’y paraît, leur spectacle n’est agencé (grâce à une mise en scène tirée au cordeau) que pour mieux laisser croire le contraire, rendant ainsi toute la fantaisie du génial aphoriste. Inutile de préciser que le travail en amont est énorme, tant dans le jeu que la scénographie.
Schubert, Beethoven, Ravel
Ainsi se succèdent sur scène chansons délicieusement rétro (la fameuse « Truite de Schubert »), un programme politique farfelu sur le « Boléro » de Ravel, un surréaliste « Accordeur de participes » ou encore le terriblement actuel « Misère » écrit pourtant il y a plusieurs décennies. Comme pour illustrer cette phrase de Blanche « Il faut, de temps en temps, se conduire comme des enfants : ça n'empêche pas de vieillir », les numéros évoluent dans un décor à la Prévert ou Queneau avec petites chaises d’écolier ou énormes pinces à linge (sur du Beethoven). Mais lorsque l’esprit potache s’efface, le temps d’une histoire de suicidé qui a oublié de lire le mot laissé sur le four par sa dulcinée, ou d’une terrible chanson (« Les dimanches ratés »), toute la face tragique de l’humoriste se révèle et le clown se pare d’une tristesse inconsolable.
C’est grâce à cette subtile alternance que ce spectacle savamment orchestré rend le plus beaux des hommages à ce funambule de la sémantique qui proposait de fumer du jambon, jonglait avec les mots (« Je suis athée comme une tasse »), parodiait La Fontaine (« Le robot et le cornard ») mais posait aussi un regard attentif sur ce monde qui le désolait ou qu’il enjolivait de ses pitreries. Il est grand temps de redécouvrir la noirceur colorée de Francis Blanche…
Bonus ! Francis Blanche en quelques phrases…
« Concupiscent : ce n'est pas un mot. C'est un rébus ». « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirais qui tu hais ». « Elles s'en vont, les pensées tristes, les années veuves. Comme un bouchon qui s'accroche, un instant, dans les roseaux du fleuve. » « Il ne suffit pas d'être inutile. Encore faut-il être odieux. » « J'aime les enfants, oui. Mais je leur adresse un reproche: ce sont de futures grandes personnes. » « Je n'ai pas de devise. On m'accuserait d'en trafiquer. » « Je ne peux rien dire sur mon sommeil: chaque fois que je m'apprête à l'observer, je m'endors. » « Le véritable mélomane est l'homme qui, entendant une femme chanter dans sa salle de bain, s'approche du trou de la serrure et y colle... l'oreille. » « Les dimanches ratés tournent en robe grise au rythme languissant des valses de l'ennui. » « Quand on a la santé, c'est pas grave d'être malade. »
A noter absolument…
« Nuit Blanche chez Francis » Conçu, réalisé et présenté par Jean-Baptiste Artigas, Guillaume Destrem, Alain Dumas, Didier le Gouic
Création lumières : Stéphane Baquet Présenté avec le soutien du théâtre Mouffetard
Théâtre du Lucernaire Du 27 mai au 1er août. Reprise du 4 septembre au 4 octobre. 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris Du mardi au samedi à 20 heures, les dimanches à 15 heures jusqu’au 14 juin. Durée : 1h25 Réservations : 01 45 44 57 34 / Fnac Spectacles www.lucernaire.fr
Toutes vos réservations : Fnac.com, partenaire de CultureCie
Auteur : Franck Bortelle pour CultureCie.com

AudéYoann : du talent, mais…
Le matraquage publicitaire dont bénéficie ce spectacle avec florilèges de critiques de tous bords confondus (public et professionnel) a de quoi éveiller la circonspection. Le nom de Paul Lederman (producteur de Coluche, Le Luron et des Inconnus entre autres) rassure. Le sentiment en sortant de ce show navigue entre deux eaux. On se prend à lui reprocher un abus de talent mal dosé et qui finit par agacer dès qu’il ne fait plus rire.




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