



« Nuit gravement au salut » aux Déchargeurs
D’un texte âpre et drôle à la fois et aux multiples lectures possibles, Ludovic Laroche propose une comédie moins douce qu’amère, agrémentée d’un zest de loufoquerie, comme un contrepoint salvateur à la cruauté du propos, véritable concentré de condition humaine. Coup de cœur !
Par Franck Bortelle
Un restau chic. Deux clients -Victor l’éditeur et Léa la romancière- et un serveur. Le premier n’a qu’une idée en tête : se taper la seconde, laquelle ne veut que voir son livre publié. Le troisième, quant à lui, puits de culture sans fond, fait son métier avec juste ce qu’il faut de zèle pour profondément agacer ce mufle en plein exercice de harcèlement sur sa victime.
Avec une dynamique langagière digne de Marivaux, le texte d’Henri-Frédéric Blanc, véritable joute oratoire de plus d’une heure, est un trésor pour des comédiens. Il construit autour d’une thématique vieille comme Hérode (l’interaction entre pouvoir et concupiscence) une intrigue où s’affrontent deux visions du monde. Celle, qu’incarne Léa, maternelle et idéaliste et celle, moins glorieuse de Victor, avide de puissance. Avec le serveur, d’une relative neutralité, comme arbitre.
Le registre de langue va explorer le champ lexical de la sexualité, moins de manière frontale (qui aurait rendu le propos bassement graveleux) qu’en jouant de la polysémie des mots (de « cul sec » à « écarter ») conférant ainsi au personnage de Victor toute sa viscosité malsaine que ne réhabilitera pas la sincérité finale.
Un concentré de condition humaine
Cet affrontement pourrait aisément sombrer dans la noirceur emphatique du drame (car c’en est un), chaque personnage pourrait apparaître exécrable et faire naître une atmosphère irrespirable. Elle n’est que délétère. Et c’est là qu’intervient l’intelligence subtile de la mise en scène de Ludovic Laroche (excellent dans le rôle de l’éditeur). Au lieu d’un serveur docte dont la science infuse pourrait passer pour monstrueusement suffisante, Pierre-Michel Dudan qui excelle dans ce rôle, propose un colosse un peu effrayant (surtout face à Victor qui fait trois têtes de moins) mais surtout diablement drôle, clownesque et délicieusement caricatural, le tout saupoudré d’un soupçon de poésie. Le geste sûr, précis, automate, dédramatise le propos tout en en faisant ressortir le grotesque, relayé par celui de Victor qui n’en finit pas de boursoufler le moindre de ses comportements (dégustation du vin etc.). Très à l’aise dans son personnage pas plus monolithique que les deux autres (autre grande qualité du texte qui s’affranchit ainsi de tout manichéisme), Karine Poitevin leur donne admirablement la réplique.
Le monde de l’édition, même s’il est allégrement agoni ici, ne servira finalement que de prétexte et surtout de tremplin pour une élévation du propos qui s’étend bien au-delà de cette sphère professionnelle. Elévation d’ailleurs renforcée par une allusion religieuse assez brève mais efficace. Car au fond, c’est un concentré de condition humaine que propose ce spectacle. Avec âpreté et humour à la fois. Divin mélange.
A noter absoluement…
« Nuit gravement au salut » De Henri-Frédéric Blanc Mise en scène et adaptation : Ludovic Laroche assisté de Karine Poitevin Avec : Pierre-Michel Dudan, Ludovic Laroche, Karine Poitevin
Du 5 janvier au 13 mars 2010, du mardi au samedi à 21h30 Les Déchargeurs 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris (Métro : Châtelet) 16/24€ Réservations : 0892 70 12 28 (0.34/min) / mail : resa@lesdechargeurs.fr / Fnac Spectacles, partenaire de CultureCie Durée : 1h15
Photos © Christophe Castejon
Auteur : Franck Bortelle pour CultureCie.com

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