« Marco Polo » par Marie-Claude Pietragalla & Julien Derouault
Après son succès au festival culturel des Jeux Olympiques, où « Marco Polo » a été présenté en avant-première, le dernier opus de Marie-Claude Pietragalla confectionné avec Julien Derouault débarquait enfin à Paris au Palais des Congrès en mars 2009, avant d'aller à Genève. De beaux tableaux, d’excellents danseurs qui se frottent à tous les genres et des chants d’opéra live en font un bon spectacle, qui pêche pourtant un peu côté mise en scène.
Par Axelle Emden
L’esquisse…
Dans un monde futuriste où réel et imaginaire s’entremêlent, Marco Polo va tenter de retrouver le chemin qu’il a déjà parcouru et ce monde qu’il a autrefois découvert alors qu’il est irrésistiblement attiré par l'image d'une mystérieuse Dame Blanche…
Mêlant la danse classique et le hip hop au contemporain et aux arts martiaux, le spectacle de Pietragalla, dominé par des hommes (4 femmes pour 15 hommes), fait la part belle aux étiquettes. Et comme si cela ne suffisait pas, la célèbre danseuse étoile transformée en metteur en scène et en chorégraphe a tenu à y incorporer du chant live, sur fond de film d’animation créé spécialement pour la pièce. Des partis pris qui ont bien des avantages, et quelques inconvénients.
Le tour du monde en une heure…
Tout commence avec un homme dont on ne sait s’il est mort ou vivant. Les mouvements du corps évoquent celui de l’électrochoc, il est allongé sur une diagonale, vêtu d’un costume blanc qui n’est pas sans rappeler celui de Liloo dans le Cinquième élément : bandages minimalistes, épurés. En fond un film de (ré)animation plante le décor : aux premières images nous sommes projetés dans le fantastique, la (re)naissance inquiétante. Marco Polo (Julien Derouault) revient à lui et bientôt une dame blanche (Pietragalla), dont on ne sait si elle est un rêve, un souvenir ou une réalité, viendra le hanter.
La première partie du spectacle, mettant en scène un Marco Polo d’antan confronté à la rencontre des poissons, des indigènes et des armées, se déroule résolument sur fond de classique au ton de musique du monde. Chants (indiens ?) et danses primitives (admirablement interprétées par Sweet Poundo Gomis) nous transportent vers « les esprits de la terre », en Chine, après le naufrage.
Quelques tableaux sublimes, dont celui du bateau mettant en scène des esclaves hissant ou ramant à tout rompre, resteront dans la mémoire. Ballet irréprochable ; jeu de scène transformant de majestueux piliers en rames, puis en épées peut-être ; jeux d’ombres des danseurs qui se projettent sur le film extra moderne de Christophe Rendu et Marie Decavel… Dans bien des cas le parti pris du film d’animation, qui vogue entre un univers fantastique et des dessins de manga sur fond numérique, remplace aisément les décors – une absence également largement comblée par les costumes.
Les hommes-poissons quant à eux, apparaissent comme un beau clin d’œil au Lac des cygnes exclusivement masculin, le « Swan Lake » créé par Matthew Bourne en 95. Globalement, l’esthétique est bien au rendez-vous : danseurs performants (mais pas toujours ensemble, est-ce toujours volontaire ?) ; costumes nombreux et souvent sublimes signés Patrick Muru, tantôt empruntés à l’imaginaire d’un Moebus, tantôt exotiques ou simplement féériques (la dame blanche est une sylphide tout droit sortie d’un conte de fées). Une note d’humour enfin, encore servie par une robe-cachette investie par deux danseurs-rois.
Reste que le pari, ambitieux, n’est pas sans soulever quelques difficultés. L’histoire de Marco Polo selon Pietragalla est une véritable invention artistique : le public ne la connaît pas, et à vrai dire il est difficile de tout deviner à l’aune de ces enchaînements de tableaux dont les liens et les sens échappent parfois. Difficile dès lors, de trouver la mise en scène irréprochable. Du moins au premier acte, qui souffre de quelques longueurs. Reconnaître Venise ou l’Atlantide n’allait étrangement pas de soi... Le voyage de Marco Polo est tout aussi géographique que conceptuel, ce qui confère à cette histoire autant de charmes que de défis. Ajoutez à cela une vingtaine de danseurs sur scène, qui valsent entre hip-hop, capoeira et arts martiaux autour de Marco Polo, perdant parfois les spectateurs qui ne savent plus où donner de la tête.
Electrochoc intellectuel ?
Plus facile de déchiffrer la deuxième partie, dans laquelle la musique électronique fait son entrée et où Marco Polo se voit confronté à un monde urbain déshumanisé, sombre, aliénant. Ici encore le film sait servir le propos : on y reconnaît l’instrumentalisation humaine et la dureté de la ville, on y voit même quelques références à « La Guerre des mondes ». Les grues s’agitent et menacent, la technique inquiète, la rue est là, noire, pleine et violente. Et pourtant vide de sens. Le tout orchestré par des tableaux énergiques, dans lesquels Cédric Guerré, Nam Kyung Kim et Aurore di Bianco se distinguent. Rencontres chaotiques, « schizophrénie de l’absolu », bientôt le cyber-urbain va sans doute perdre son âme, et se mu(r)er en pantin pressé, perdu dans la course contre le temps.
C’est alors que l’on bascule dans le fantastique : dans un monde irrespirable, les habitants se confondent avec des citoyens de l’espace, qui ne reprennent leurs souffles qu’avec des masques à oxygène. Hommes-robots ou individus bioniques, les êtres se transforment en créatures aux vertèbres fluos et aux gestes saccadés (un tableau qui n’est pas sans rappeler la performance de la japonaise Noriko Yamaguchi, « Keitai Girls Marching », présentée lors de Paris Photo 08).
La Pietragalla Compagnie porte le nom du « théâtre du corps » : c’est en effet une réflexion humaine fondée sur les conceptions du mouvement qui est ici racontée. Les corps parlent de ce que les cultures refoulent, de ce que le temps construit, détruit, menace. Grand avantage du spectacle : les interprétations live. En divas d’un autre monde, Adèle Carlier et Shin Shin Wang sont parfaites, à l’image du ténor iranien Salar Aghili. Mais côté musique, pas question de s’en tenir au classique, le mélange des genres est encore roi : la bande son est tissée de trio d’opéra, des musiques du dernier album de Christophe ou de celles des Chemicals Brothers. Armand Amar, qui avait travaillé sur les B.O. d’ « Amen » de Costa Gavras, de « Vas, vis et deviens » et « Indigène » a quant à lui créé la musique sur des textes de John Boswell.
Au final sans doute espérions-nous davantage de magie de la part d’un spectacle tant attendu. Davantage d’émotion aussi. Surtout de la part d’une pièce centrée sur le corps « vecteur de l’inconscient, du rêve et de l’imaginaire ». Quant aux apparitions de Marie-Claude Pietragalla, sans doute seront-elles controversées : son rôle est à la fois central et inutile, et ses prestations répétitives durant le long premier acte. Totalement absente de la scène, elle aurait assurément déçu ses admirateurs. Et si elle s’était donné un rôle prédominant, sans doute certains l’auraient-ils accusée de se mettre trop en avant. Si son rôle pose question au premier abord, au final la figure de la dame blanche sied bien à la chorégraphe : elle est là comme une apparition, un essentiel invisible, un flou énigmatique et mémorable jusqu’à la scène finale attendue, dans laquelle est se met plus franchement en scène avec son compagnon Julien Derouault, qui assure quant à lui un sans faute pendant près de deux heures trente.
Malgré son aspect plus esthétique et intellectuel qu’émotionnel, le « Marco Polo » de Pietragalla et Julien Derouault mérite d’être vu.
A noter…
« Marco Polo »
Conception, chorégraphie et mise en scène : Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault
Librement inspiré par "Le Livre des merveilles" de Marco Polo
Avec Julien Derouault, Marie-Claude Pietragalla
Et les danseurs de la Pietragalla Compagnie - Théâtre du corps : Aragorn Boulanger, Ahmed Derhamoune, Aurélien Kairo, Philippe Mesia, Romuald Brizolier, Aurore di Bianco, Nam Kyung Kim, Miguel Ortega, Daravirak Bun, Jean Dutelle, Brice Larrieu, François Przybylski, Guillaume Chan Ton, Cédric Guerré, Alex Martin et Sweet Poundo Gomis
Musiques : Armand Amar, chansons écrites par John Boswell
Musiques additionnelles de Christophe & The Chemicals Brothers
Création vidéo & animation : Christophe Rendu et Marie Decavel / Chrysoïd
Chant : Adèle Carlier, Shin Shin Wang & Salar Aghili
Costumes : Patrick Murru
Lumières : Eric Valentin
Zénith Oméga de Toulon le 23 novembre 2010
La Palestre, Le Cannet le 25 novembre 2010
Réservations sur Fnac Spectacles
Précédemment...
En tournée en juillet 2009 (Chateauroux, Lacoste...)
A Lyon le 10 février 2010
A Montpellier le 25 mars 2010
Les 20 & 21 avril à Genève au Théâtre du Leman
CultureCie y était...
Du 6 au 15 mars 2009 au Palais des Congrès
Pour réserver les billets : fnac spectacles
Liens:
www.pietragallacompagnie.com